Si cet appétit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous inquiète au contact du fiévreux Balzac arrivait à nous dominer, notre sensibilité et notre vie reproduiraient peut-être les courbes et les compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.

A dix-huit ans, il souffrait d'être inutile.... Peut-être ne sommes-nous ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.

Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en éprouvât un besoin réel, «mais pour marquer sa place, et parce que, à quarante ans, il ne se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait».

Il désirait de l'activité plus encore que du génie.... Ce qu'il nous faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse où nous nous stérilisons; avons-nous dans cette retraite le souci de créer rien de nouveau? Il nous suffit que notre Moi s'agite; nous mécanisons notre âme pour qu'elle reproduise toutes les émotions connues.

Parmi ses trente-six fièvres, Constant gardait pourtant une idée sereine des choses; «Patience, disait-il à son amour, à son ambition, à son désir du bonheur, patience, nous arriverons peut-être et nous mourrons sûrement: ce sera alors tout comme.» Ce sentiment ne me quitte guère. Deux ou trois fois il me pressa avec une intensité dont je garde un souvenir qui ne périra pas.

Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une après-midi de soleil, mes fenêtres étant ouvertes, par où montaient la bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un lointain tonnelier, je travaillais avec énergie pour échapper à une sentimentalité aiguë que l'éloignement avait fortifiée. Mais forçant ma résistance, dans mon cerveau lassé, sans trêve défilait à nouveau la suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore à satisfaire mon sentiment contrarié. Soudain, vaincu par l'obstination de cette recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai à mon découragement; je le considérai en face. Ces rêves romanesques de bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'intéressaient infiniment plus que les idées de devoir (le devoir, n'était-ce pas, alors comme toujours, d'être orgueilleux?) où j'essayais de me consoler. Sans doute, me disais-je, j'ai déjà connu ces exagérations; je sais que dans soixante jours, ces chagrins démesurés me deviendront incompréhensibles, mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-même, une jeunesse de chaque matin qui m'auront échappé. La vie continuera, apaisée (mais si décolorée!), jusqu'à un nouvel accident, jusqu'à ce que je souffre encore devant une félicité, que je ne saurai pas acquérir:

1° parce que la félicité en réalité n'existe pas; 2° parce que si elle existait, cela m'humilierait de la devoir à un autre. Puis des jours ternes reprendront, coupés de secousses plus rares, pour arriver à l'âge des regrets sans objet... Telle était la seule vision que je pusse me former du monde. Elle m'était fort désagréable.

J'ai vu un boa mourir de faim enroulé autour d'une cloche de verre qui abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma vie autour d'un rêve intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet sinistre: désespéré de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne saurais plus mon inassouvissement.

Je contemplais dans une glace mon visage défait; j'étais curieux et effrayé de moi-même. Combien je me blâmais! Je ne doutais pas un instant que je ne guérisse, mais j'étais affolé de dîner et de veiller dans cette ville où rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et puis de me réveiller, au matin d'une pâle journée, avec l'atroce souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis à une chère affection, en me résignant à accepter ces quinze jours d'énervement très pénible! Je me répétai la parole de Benjamin Constant: «Patience! nous arriverons peut-être (à ne plus désirer, à être d'âme morne), et puis nous mourrons sûrement; ce sera alors tout comme.»