Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'église de Bon-Secours, est tout à fait significative. Voilà nos primitifs! Nous nous agenouillons devant une Mère, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se précipite. Ces enfants me touchent, si intrépides contre le Bourguignon et qui expriment leur rêve par cette image sincère, je vois qu'ils ont beaucoup souffert. Ils conçoivent la divinité non sous la forme de beauté, mais dans l'idée de protection. Florence, leur soeur, et qui donne parfois l'image la plus approchante de cet idéal de clarté froide, d'élégance sèche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la nécessité de sauver d'abord leur indépendance, mettent leur orgueil, leur art naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.

Cernés d'étrangers qui les inquiètent, sous l'oeil des barbares, ils n'ont pas le loisir de se développer logiquement. La grâce, qui pour un rien eût apparu, presque mélancolique, dans le petit prince René II, n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas créé un type de femme: Jeanne d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui prêtant les charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la légende lorraine, celle qui protège, et cela uniquement. Elle est la soeur de génie de René II; persévérante, simple, très bonne et un peu matoise. Celle de qui l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge nullement troublante: nos pères affirment que Jeanne ignora toujours les misères physiques de la femme. Cette légende de Lorraine n'est-elle pas plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voilà bien le même sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mère gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi, Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: «Qui donc me secourra?»


Dans le palais ducal de la «Ville-Vieille», nous avons visité le musée historique lorrain. Les premières salles sont consacrées aux époques gallo-romaines et mérovingiennes; nous y interrogions vainement les plus anciens souvenirs de notre Être. C'est la même ignorance que nous trouvions, le lendemain, aux champs où fut Scarponne, chez ces pauvres enfants qui nous vendirent des médailles romaines arrachées à ces terrains déserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines où Attila et les siècles ne laissèrent pas même une ruine, émeuvent des voyageurs avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait déjà à ces époques lointaines. Mais qu'il est obscur, indéchiffrable, le frisson qui nous attire vers cette vieille poussière de nos ancêtres! Nous visitâmes, sans plus de profit, les fermes mérovingiennes de Savonne et de Vendières, et près de là des grottes qui jadis furent habitées. La neige désolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un décor lamentable de pluie et de silence nous aident d'habitude à imaginer le passé, mais comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces hommes lointains, qui ne contribuèrent en rien à former notre sensibilité. A Laître-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus anciennes images où la Lorraine se soit exprimée. Bien pauvre encore, mal différenciée de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chétive! C'est un portail avec quelques sculptures du onzième siècle. A Toul, grâce à des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune populaire se forma plus vite, sous la protection des évêques, et le treizième siècle s'affirma dans l'église Saint-Gengoult et des fragments de Saint-Étienne.

En vérité le service que René II a rendu à la Lorraine est immense; il lui a créé une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie végétative, s'individualisa; il existait confusément, il voulut vivre. Il l'avait montré au Bourguignon, il le rappela aux luthériens en 1522.


TROISIÈME JOURNÉE

LA LORRAINE SE DÉVELOPPE

Cette Ville-Vieille, ce musée lorrain, tout incomplets, éveillent à chaque pas des traits délicats de ma sensibilité; ils me ravissent par la clarté qu'ils apportent dans mes émotions familières, ils m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irrémédiable insuffisance de l'âme que me fit cette race.

Deux grandes causes d'échec pour la Lorraine: le pays fut si tourmenté que les artistes, c'est-à-dire une des parties les plus conscientes de la race, désertaient continuellement, s'établissaient en Italie, s'y déformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local, mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de France ou d'Italie.