La campagne est plate, assez abondante, pas affinée, peut-être maussade, sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beauté; les petites filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance; en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a poussé au type. Par les après-midi d'été, on se réunit au «Quaroi» et les femmes, travaillant dans l'ombre que découpent les maisons, se donnent le plaisir de ridiculiser.
Quels souvenirs ont-ils gardés de jadis? Par les écoles, les inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, où René II leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le peuple, c'est la tradition des Suédois qui domine; chaque ville en raconte quelque horreur. Ils tuèrent vraiment la Lorraine. Ils saccagèrent tout, Richelieu s'applaudissant. Même les amis du duc Charles IV estimèrent sage de s'approprier les dernières ressources de ceux qu'ils ne pouvaient défendre. Cent cinquante mille bandits, aidés d'autant de femmes, piétinaient le pays dont la ruine se prolongea jusqu'à la fin du siècle. Cependant la race lorraine affamée s'entre-dévorait. Il y avait dans les campagnes des pièges pour hommes, comme on en met aux loups; des familles mangèrent leurs enfants, et même des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se réjouissait à quelques petits déboires de ses ennemis, tels que des évasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours de l'extraordinaire Charles IV.
Étrange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gâché en une vie toute l'énergie qui, dépensée sagement dans une suite d'hommes, eût été féconde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation désespérée, d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a pléthore, qualités lorraines à trop haute pression, mais il ne contredit pas les caractères de sa race.
Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux pendants et ses souples voltiges d'écuyer devant les femmes de Louis XIII, était sagace, pratique, d'éloquence simple, et pas chevaleresque le moins du monde. Il avait le don de plaire à tous, mais se gardait de tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut même pas s'épargner dans ses bons contes, ce perpétuel irrésolu désirait violemment, et souvent il demeura ferme dans son sentiment. C'est, au résumé, un Lorrain des premiers temps, mais avec toute la fièvre inquiète d'un peuple qui va mourir.
Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le désir de paraître; c'est qu'il avait été élevé à la cour de France, et que les circonstances le forcèrent toute sa vie à vivre parmi les étrangers; or nous avons vu le caractère, l'art lorrains, toujours craintifs de paraître ridicules, prendre l'air à la mode. Par-dessous sa brillante chevalerie, c'était essentiellement un capitaine brave et gouailleur, sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment, comme on le vit bien, après cette fleur de jeunesse à la française, dans sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandalisèrent si fort Paris et Versailles, sans qu'il s'émût le moins du monde. Le malheur l'avait remis dans la logique de sa race.
C'est du haut de Sion, pèlerinage jadis fameux, aujourd'hui attristé de médiocrité, que, moins distraits par le détail, nous prenons une possession complète de la grandeur et de la décadence lorraine. Devant nous, cette province s'étend sérieuse et sans grâce, qui fut le pays le plus peuplé de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui produisit une poignée de héros et qui ne se souvient même plus de ses forteresses ni de son génie. Dès le siècle dernier, cette brave population dut accepter de toute part les étrangers qu'elle avait repoussés tant qu'elle était une race libre, une race se développant selon sa loi.
Du moins, la conscience lorraine, englobée dans la française, l'enrichit en y disparaissant. La beauté du caractère de la France est faite pour quelques parcelles importantes de la sensibilité créée lentement par mes vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni dégradée, ni assoupie, mais brutalement saignée aux quatre veines.
Depuis longtemps les artistes étaient obligés de s'éloigner, en Italie de préférence, pour trouver, avec la paix de l'étude, des amateurs suffisamment riches. Les ducs enfin quittèrent le pays, où ils se maintenaient difficilement contre l'étranger, emmenant une partie de leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminuée, les vides étaient comblés par des Allemands, domestiques et autres hommes de bas métier, dont fut épaissie la verve naturelle de ma race, de cette noble race qui repoussait le protestantisme (admirable résistance d'Antoine aux bandes luthériennes, en 1523).
Si je défaille, ce sera de même par manque de vigueur et non faute de dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour nous créer une personnalité. Saurons-nous les agréger? Les barbares s'imposeront peu à peu à nos âmes à cause des basses nécessités de la vie; j'entrevois les meilleures parties de nos êtres, qui s'accommodent, tant bien que mal, de rêves conçus par des races étrangères.