Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la Tête du Christ, par le Vinci (l'étude au crayon rouge pour le Christ de la Cène), ne me laissait rien voir d'autre....
Cette journée fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me confirme dans la méthode que j'entrevoyais depuis Haroué.
Plus jeune, par une matinée sèche d'hiver florentin, ralentissant ma promenade sur le Lung'Arno, en face des collines délicates et presque nerveuses, j'ai suivi le même ordre de réflexions. Je sortais de voir au Pitti la Simonetta, maîtresse fameuse du Magnifique, peinte par Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour goûter sa beauté malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins à l'aimer; au premier regard, elle ne me donnait que de la curiosité. Il en advint ainsi de moi-même devant moi-même. Jusqu'à cette heure, je fus simplement curieux de mon âme. Je considérais mes divers sentiments, qui ont la physionomie rechignée et malingre des enfants difficilement élevés, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour représenter le plus compréhensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air dégoûté qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint accepte, sans vouloir rien modifier. Il accepte sa destinée et même la bassesse de ses amis: c'est qu'il donne à toutes choses leur pleine signification. Au lieu d'étriquer la vie, il épanouit devant son intelligence la part de beauté qui sommeille dans le médiocre.
Aujourd'hui, dans cette veillée d'Italie, je vois qu'il n'y a pas compréhension complète sans bonté. Je cesse de haïr. Je pardonnerai à tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se développant encore, ils aboutiront à satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.
Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, étant accoudé sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son crayon traça a le sourire qui pardonne à tous les Judas de la vie, elle a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des lèvres qu'aucune amertume n'étonne plus.
Étant descendu avec ces pensées, je rejoignis ma voiture, et tandis qu'une triste humidité tombait sur la ville, enveloppé dans un grand manteau de voyage, je me pris à songer.
Je vis nettement qu'un second problème se greffait sur le premier:
1° Dans ma cellule, j'avais fait une enquête sur moi-même, j'étais arrivé à embrasser le développement de mon être; mais j'avais été préoccupé de mon imperfection avant tout.