Au lieu de replier ma sensibilité et de lamenter ce qui me déplaît en moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautés de Venise un rêve de vie heureuse pour le contempler et m'y conformer.


I

VENISE

SA BEAUTÉ DU DEHORS

Dès lors je passai mes jours, dans des palais déserts, à lire les annales magnifiques et confuses de la République,—dans les musées et les églises écrasées d'or, à contrôler les catalogues,—sur la rive des Schiavoni, à louer la mer, le soleil et l'air pur qui égayent mes vingt-cinq ans,—et sur les petits ponts imprévus, je m'attristais longuement des canaux immobiles entre des murs écussonnés.


Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette délicate cité, je brusquai mon régime jusqu'alors réglé par Baedeker, et quittant la Piazza, où parmi des étrangers choquants on lit les journaux français, je me confinai dans une Venise plus vénitienne. J'habitai les Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par grandeur d'âme, consentit à être écorché vif, et parfois je songe que je me suis fait un sort analogue.

Je voudrais transcrire quelques tableaux très brefs des sensations les plus joyeuses que je connus au hasard de ces premières curiosités; mais il eût fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'alléger de mes imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur ailé. C'est en vain que pendant des semaines, auprès de ma table de travail, j'ai attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir.

Je vois une matinée à Saint-Marc, où j'étais assis sur des marbres antiques et frais, tandis qu'un bon chien (muselé) allongeait sur mes genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l'un et l'autre nous regardions, avec une parfaite volupté, le faste et la séduction réalisés tout autour de nous.—Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait misérable dans cette végétation divine!