Venise, pour avoir été héroique contre les étrangers, amassa dans l'âme de ses citoyens les plus beaux désintéressements.—Ainsi, je fus toujours ému d'une sorte de générosité naturelle, je hais l'hypocrisie des austères, l'étroitesse des fanatiques et toutes les banalités de la majorité. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en d'autres corps, jadis, mon Être a dû soutenir pour acquérir ces vertus.
Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision personnelle de l'univers que sous une légère atteinte de douceur mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naître Jean Bellin.—De même, c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances mortifiées, et par l'enseignement métaphysique d'outre-Rhin, que je fus éveillé à me faire des choses une idée personnelle. A douze ans, dans la chapelle de mon collège, je lisais avec acharnement les psaumes de la Pénitence, pour tromper mon écoeurement; et plus tard, dans l'intrigue de Paris, le soir, je me suis libéré de moi-même parmi les ivresses confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.
Si fiévreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Être et de l'Être de Venise.—Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je suis inquiet sans trêve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure ou le regret de cette sérénité. Ma fébrilité actuelle n'est sans doute qu'un secret instinct de mon Être, qui se souvient d'avoir possédé, entrevu ces heures fortes et paisibles marquées à Venise par Titien.
Rien au plus intime de moi ne répond au génie violent de Tintoret. Mon système n'en est pas déconcerté. Aussi bien, dans cette république magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure à part, que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est à Venise un accident, un à côté. C'est avec Véronèse, si noble, si aisé, que la vraie Venise se développait alors. Mon Être se souvient sans effort d'avoir connu l'instant de dignité, de bonté et de puissance que Véronèse signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la vie était une fête; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.
Véronèse cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maître; je lui cache quelques-uns de mes sourires.—Mon camarade, mon vrai Moi, c'est Tiepolo.
Tiepolo
Celui-là, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame vénitienne qui s'était accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les Véronèse s'arrêta de créer; elle se contempla et se connut. Déjà Véronèse avait la fierté de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le détail de ses mérites, il les étale, il en fait tapage.—Comme moi aujourd'hui, Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du trésor des vertus héritées de ses ancêtres.
Je ne me suis doté d'aucune force nouvelle, mais à celles que mon Être s'était acquises dans des existences antérieures j'ai donné une intensité différente. De sensibilités instinctives, j'ai fait des sensibilités réfléchies. Mes visions du monde m'ont été amassées par mon Être dans chacune de ses transformations; superposées dans ma conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis rien ajouter, du moins je sais que je les possède.
Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse. Ainsi s'explique la mélancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi, ainsi que les siècles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une atmosphère convenable. L'énergie de notre Être, épuisée par les efforts de jadis, n'atteint qu'à donner à notre tristesse une sorte de fantaisie trop imprévue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui nous montrent l'âme de Gianbatista Tiepolo, quel tapage éclatant et mélancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Véronèse; il en fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fêtes, soies et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le peuple des créateurs de jadis, il le répète à satiété, l'embrouille, lui donne la fièvre, le met en lambeaux, à force de frissons! mais il l'inonde de lumière. C'est là son oeuvre, débordante de souvenirs fragmentaires, pêle-mêle de toutes les écoles, heurtée, sans frein ni convenance, dites-vous, mais où l'harmonie naît d'une incomparable vibration lumineuse.—Ainsi mon unité est faite de toute la clarté que je porte parmi tant de visions accumulées en moi.
Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute une race aboutit. Il ne crée pas la beauté, mais il fait voir infiniment d'esprit, d'ingéniosité; c'est la conscience la plus ornée qu'on puisse imaginer, et chez lui la force, dépouillée de sa première énergie, invente une grâce ignorée des sectaires. Ah! ces airs de tête, ces attitudes, ces prétentions, cet élan charmant et qui sans cesse se brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumière; il en inonde ses tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorées qui se pénètrent et se fondent divinement,—Ainsi, j'ai perdu le souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses émotions, et seule demeure, au fond de moi, ma sensibilité qui prend, selon ses hauts et ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres, livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est éraillé, fripé, dévoré par sa fièvre et par un torrent de lumière, ainsi que sont mes images intérieures que je m'énerve à éclairer durant mes longues solitudes.