Vers cette époque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune Anglais, jadis rencontré à Londres, vint s'asseoir à ma table. Je causai avec un peu de fièvre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha très vite de mes méditations familières, et vers dix heures ce jeune homme me disait: «Je compte que j'ai lieu d'être heureux: mon père a beaucoup travaillé; il m'a mis à Eton, où je me suis fait des amis nombreux qui me seront utiles dans la vie.»
Cette satisfaction ainsi motivée me fit toucher l'écart qui grandit chaque jour entre moi et le commun des honnêtes gens.
III
JE SUIS SATURÉ DE VENISE
Grégoire XI: «C'est ici que
mon âme trouve son repos dans
l'étude et la contemplation des
belles choses.»
Sainte Catherine de Sienne:
«Pour accomplir votre devoir,
très Saint-Père, et suivant la
volonté de Dieu, vous fermerez
les portes de ce beau palais, et
vous prendrez la route de Rome,
où les difficultés et la malaria
vous attendent en échange des
délices d'Avignon.»
Au degré où j'étais parvenu, je ne ressentais plus ces violents mouvements qui sont ce que j'aime et désire. J'étais saturé de cette ville, qui dès lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu à peu dans la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment compliqué: dans le bonheur le mieux épuré nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais mieux trouver qu'à Paris.
(Il est juste d'ajouter qu'à ces nobles motifs se joignait un désir d'agitation: désir médiocre, mais après tout n'est-ce pas un synonyme intéressant de mes beaux appétits d'idéal. Il faut que je respecte tout ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma santé s'était fort consolidée, et des parties de moi-même s'éveillant peu à peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.)
Pour me maintenir dans l'Église Triomphante, il faut sans cesse que je mérite, il faut que j'ennoblisse les parties de péché qui subsistent probablement en moi. Je ne les connaîtrai que dans la vie; j'y retourne.