C'est une légère tristesse de constater, chez un objet de vingt ans qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un mélange de pudeur et de caresses, quand on réfléchit aux expériences qui la lui acquirent.
Elle usa d'un jeu de passion brisée, puis reprise, qui est le plus convenable pour m'émouvoir. Quand je me dépitais, elle ne faisait que rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir à elle. Si elle m'avait promis de bonne grâce et dès le début du dîner ce dont je la pressais à la fin de la soirée, peut-être en aurais-je bâillé. Car allumer une dernière cigarette,—attendre dans un fauteuil l'instant de la voir jolie, fraîche d'une toilette simplifiée, et complaisante avec de beaux cheveux et des yeux tendres,—ne plus me disperser dans mille soucis mais me réunir dans une action vive,—toutes ces fines émotions, les soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la voiture qui la reconduisait, je m'énervais à les évoquer et à croire que, la veille, je les avais goûtées chez elle. Mais en vérité j'y étais demeuré fort insensible. Seule nous émeut la beauté que nous ne pouvons toucher. Cette atmosphère de sensualité délicate dont mon regret emplissait sa chambre, je la composais par le procédé de l'abstraction, malhonnête au cas particulier. En réalité, les traits séduisants que j'assemble autour de son baiser ne furent jamais réunis; cette heure-là au contraire est faite de mille détails oiseux et parfois choquants. D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fièvre contrariée les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables; et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant pris à intervalles égaux trois paquets, trente centigrammes de quinine, mon goût se dissiperait.
Je m'étais proposé pour mes fins idéales de prendre là quelque chagrin, un peu d'amertume qui me restituât le désir de Dieu. Dès les premiers jours de cet essai, j'appliquai ma méthode avec plus d'entrain que dans aucun de mes enthousiasmes précédents. Il s'agissait comme toujours de résumer dans une passion ardente le vague désir, qui sans trêve tourbillonne en moi, de réaliser l'unité de mon Être. Sur ce terrain nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car après le cloître et Venise mes yeux étaient neufs pour Paris.
En moi grandit avec rapidité, conformément à mon rôle, cet appétit de se détruire, cette hâte de se plonger corps et âme dans un manque de bon sens, cette sorte de haine de soi-même qui constituent la passion! Ah! l'attrait de l'irréparable, où toujours je voulus trouver un perpétuel repos: au cloître, quand je me vouai à l'imitation de mes saints,—au soir d'Haroué, quand je me fis une belle mélancolie de l'avortement de ma race,—sur les canaux éclatants de Venise, quand je m'exaltais des magnificences de cette ville à qui j'avais l'esprit lié! C'est encore ce morne irréparable que ma fièvre cherche à Paris, tandis que je veux me remettre tout entier entre des mains ornées de trop de bagues!
Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'énergies en puissance, et que pour moi il n'est pas de stabilité possible. Je le sais au point que, sur cet axiome, j'ai fondé ma méthode de vie, qui est de sentir et d'analyser sans trêve.
Pour aiguillonner ma sensibilité et la pousser dans cette voie d'amour que j'expérimente, j'ai trouvé cinq à six traits d'un effet sûr.
1° Se représenter l'Objet, de chair délicate et de gestes caressants, aux bras d'un homme brutal, et pâmée de cette brutalité même, embellissant ses yeux de misérables larmes de volupté, qu'elle n'eût dû verser que sainte et honorant Dieu à mes côtés.