«Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens de conscience, les excursions que nous fîmes botte à botte hors du réel et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne veux pas me risquer à rien inventer; je veux m'en tenir à des émotions que j'aurai pesées à l'avance. Rien de plus dangereux que nos appétits naturels et notre instinct. Je les étoufferai sous les enthousiasmes artificiels se succédant sans intervalle.

«Ce système excellent pour l'individu serait, à la vérité, déplorable pour l'espèce. Les voluptueux de mon ordre demeurent stériles. Mais je ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.

«Vous le savez bien, Simon, s'il m'eût plu, j'étais un merveilleux instrument pour produire des phénomènes rares. Je penche quelquefois à me développer dans le sens de l'énervement; névropathe et délicat, j'aurais enregistré les plus menues disgrâces de la vie. Je pouvais aussi prétendre à la compréhension; j'ai un goût vif des passions les plus contradictoires. Enfin je suis doué pour la bonté; je me plais à plaire, je souris; en persévérant, j'aurais atteint à cette vertu royale, la charité. Mais décidément je ne m'enfermerai dans aucune spécialité; je me refuse à mes instincts, je dérangerai les projets de la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin fermé, une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entraînent dans l'imprévu, et, pour des buts cachés, nous font participer à tous les chagrins vulgaires.

«Je vais jusqu'à penser que ce serait un bon système de vie de n'avoir pas de domicile, d'habiter n'importe où dans le monde. Un chez soi est comme un prolongement du passé; les émotions d'hier le tapissent. Mais, coupant sans cesse derrière moi, je veux que chaque matin la vie m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un début.

«Mon cher ami, vous êtes entré dans une carrière régulière: vous utiliserez notre dédain, qui nous conduisit à Jersey, pour en faire de la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues méditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre misanthropie, qui nous sépara, une distinction et une froideur justement estimées de ce monde sans déclamation où vous êtes appelé à réussir. Nul doute que vous n'arriviez à proscrire pour des raisons supérieures ce que le vulgaire proscrit, et à approuver ce qu'il sert. Certaines natures avec leur fine ironie s'accomodent à merveille, quoique pour des raisons très différentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin au développement de ma carrière, si vous la voyez tourner à mille choses faciles que j'étais né pour mépriser toujours, ne vous étonnez pas. Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais poussé à un tel point que les attitudes mêmes que nous estimions jadis, je les dédaigne: car vis-à-vis des rêves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins, c'est bien indifférent. Et ces rêves eux-mêmes n'ont pas grande importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sûr que dans cette courte vie elle-même mon idéal d'aujourd'hui soit demain mon idéal, enfin parce que je sais n'avoir une idée claire qu'à de rares intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes périodes.—En conséquence, j'ai adopté cinq ou six doutes très vifs sur l'importance des parties les meilleures de mon Moi.

«L'évidente insignifiance de toutes les postures que prend l'élite au travers de l'ordre immuable des événements m'obsède. Je ne vois partout que gymnastique. Quoi que je fasse désormais, mon ami, jugez-moi d'après ce parti pris qui domine mes moindres actes.

Il est impossible que nous cessions de nous intéresser l'un à l'autre; il est probable cependant que nous cesserons de nous écrire. Cela ne vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en réalité, nous sommes frères, de lits différents, ajouterai-je, pour justifier certaines différences de nos âmes; nous avons une partie de notre Moi qui nous est commune à l'un et à l'autre; eh bien! c'est parce que je veux être étranger même à moi que je veux m'éloigner de vous. Alienus! Étranger au monde extérieur, étranger même à mon passé, étranger à mes instincts, connaissant seulement des émotions rapides que j'aurai choisies: véritablement Homme libre!»


Cette lettre écrite, je refléchis que ce désir d'être compris, ce besoin de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien était encore une sujétion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis tenir à Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la boucle de la première période de ma vie.

Avril 1887.