CHAPITRE TROISIÈME
HISTOIRE DE BÉRÉNICE.—COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE
Il n'est pas un détail de la biographie de Bérénice,—Petite-Secousse, comme on l'appelait à l'Éden—qui ne soit choquant; je n'en garde pourtant que des sensations très fines. Cette petite libertine, entrevue à une époque fort maussade de ma vie, m'a laissé une image tendre et élégante, que j'ai serrée de côté, comme jadis ces oeufs dé Pâques dont les couleurs m'émouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.
Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? à la suite d'une longue discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et même de la sensualité: «Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga, les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les yeux jolis, elles négligent de les fermer quand cela conviendrait, elles voient des choses qui les font sourire; aussi, malgré la rage qu'elles ont d'être nos maîtresses, ne peuvent-elles se décider à le demeurer.» L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux âmes pour se compléter, effort entravé par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, délicate en son principe, le menait un peu loin. Elle le menait à Londres, tous les mois, par amour des petites filles: «Seules, disait-il, elles font voir intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que gâtent les premiers succès mondains.» Et suivant son idée, vers les minuit, il me conduisit à la sortie de l'Éden, où figuraient alors dans un ballet des centaines d'enfants écaillés d'or, se balançant autour d'une danseuse lascive.
Je lui faisais la critique de son système, quand soudain, sur la rue Boudreau, s'ouvrit une porte d'où se déploya en éventail un troupeau de petites filles fanées. Elles sautaient à cloche-pied et criaient comme à la sortie de l'école, pouvant avoir de six à douze ans. Sur le trottoir en face, mal éclairé, nous étions des vieux messieurs, des mamans, mon ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous aperçut enfin et courut au peintre avec une vivacité affectueuse. Lui, la prenant doucement par la main: «Ma petite amie Bérénice,» me dit-il. Elle s'était fait soudain une petite figure de bois où vivaient seuls de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande jeune femme, sa soeur aînée, d'attitude maladive et honnête, à qui mon compagnon me présenta.
Cette scène m'emplit d'un flot subit de pitié. Tous quatre nous remontions la rue Auber; je tenais Bérénice par la main, et j'étais très occupé à préserver ce petit être des passants. Je ne cherchais pas à lui parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de Cléopâtre: «Je l'ai vue sauter quarante pas à cloche-pied. Ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrêta palpitante, si gracieuse qu'elle faisait d'une défaillance une beauté.»
Ce privilège divin, faire d'une défaillance une beauté, c'est toute la raison de la place secrète que, près de mon coeur, je garde, après dix ans, à l'enfant Bérénice. Elle eut plus de défaillances qu'aucune personne de son âge, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur cette petite main, après tant de choses affreuses, je ne puis voir de péché.
Quand nous fûmes assis à la terrasse d'un mauvais café de la rue Saint-Lazare, mon compagnon félicita la soeur aînée de la robe de Bérénice. Elle en parut heureuse, et répondit avec cette résignation qui m'avait d'abord frappé:
—Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile. Petite-Secousse a des dépenses au-dessus de son âge, des dépenses de grande fille.
La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction, s'interrompit pour compter sur ses doigts: