J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les plis délicats du visage de Bérénice, tout ce qu'y marquèrent ces vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle fût triste. Gomme ceux de son âge, elle avait des jouets, mais par économie on les lui choisissait dans les vitrines.
Son album d'images, c'était la reproduction photographique d'un livre qu'à leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante mémoire, les compagnons de Charles VIII, car y étaient dépeintes, sous divers costumes et à l'état naturel, beaucoup de femmes violées par ces seigneurs.
Elle adopta comme poupée une petite image de Notre-Dame en or, qui s'ouvrait par le ventre et où l'on voyait la Trinité. Tous ses jeux étaient ennoblis.
Il y avait encore, pour la distraire, un précieux ex-voto dédié à sainte Luce à qui, comme on le sait, les païens arrachèrent les yeux, et cette relique était un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,—ce qui pour le père, bonhomme un peu lourd, pour la mère, jeune femme vive et rieuse, et pour la jeune Bérénice, elle-même, était un inépuisable sujet de joie.
Ainsi les choses lui faisaient une âme sensible et élégante. Le danger était qu'elle s'enfermât dans la vie intérieure, qu'elle ne soupçonnât pas la vie de relations.
En cela son éducation fut excellemment complétée par le compagnon ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mère avait obtenu pour un long baiser d'un matelot à peine débarqué a Port-Vendrès. Et ce singe, en même temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne.
Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, réduite à ce qu'en peut fournir une petite rêveuse de grande indigence intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-cloître du château.
Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutilées, de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un débris gothique dont l'énergique symbolisme, ironie et vérité trop crues, la frappa singulièrement: c'était un monstre qui d'une main se mettait une pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt délicat, désignait le bas de son échine.
Cette attitude si simple et nullement équivoque fut un enseignement pour cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une corrélation entre la nécessité de vivre et le geste de la sensualité. De ce sphinx-gargouille elle reçut le tour d'esprit qui lui fit accepter toute sa vie les familiarités des vieillards.