Maintenant que l'univers était rempli de nuit, un tableau plus beau encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les êtres prenaient toute valeur: ce n'était plus Bérénice que je voyais, mais l'âme populaire, âme religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un passé dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'était la médiocrité moderne, la demi-réflexion, le manque de compréhension, des notions sans amour. Mais moi-même je n'existais plus, j'étais simplement la somme de tout ce que je voyais.

Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi à Bérénice, ni à Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant pittoresque des merveilleuses destinées de l'humanité. Et moi, enivré de cette compréhension, je me jugeais assis sur la tour Constance, réfugié dans ce qui est éternel, possesseur du grand et universel amour. J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime égoïsme qui embrasse tout, qui fait l'unité par omnipotence et vers lequel mon moi s'efforça toujours d'atteindre.


Tel est le récit de la merveilleuse journée que je passai sur la tour Constance, ayant à ma droite Bérénice et à ma gauche l'Adversaire. Et, en vérité, ce nom de Constance n'est-il pas tel qu'on l'eût choisi, dans une carte idéologique à la façon des cartes du Tendre, pour désigner ce point central d'où je me fais la vue la plus claire possible de ces vieilles plaines et de cette Bérénice remplie de souvenirs? C'est en effet l'idée de tradition, d'unité dans la succession qui domine cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune qui leur fait cette analogie si forte que, pour désigner l'âme de cette contrée et l'âme de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles sont le type, je me sers d'un même mot: Le jardin de Bérénice.


CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE

Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec Charles Martin. Nous échangeâmes quelques idées et du premier trait il faillit prendre barre sur moi.

Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'étant penché à la portière, je ne pus que vérifier son assertion, et j'en eus de la tristesse au point de suspecter mes belles émotions de la tour Constance, car toutes naissent de l'idée qu'Aigues-Mortes est une vieille ville à qui les siècles n'ont pas fait oublier son passé et qui reçoit sa beauté de cette constance.

Mais très vite je sentis que, malgré tout, la dominante d'Aigues-Mortes demeurait d'être une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la vie; il y a des choses récentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition et cette unité dans la succession, grâce à quoi elle produit sur le visiteur une impression si particulière. Ma chère Bérénice, elle-même, a dans la tête des préoccupations banales; dans le coeur, peut-être des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble mélancolie et de souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est belle et précieuse, parce que son caractère est d'éveiller notre vieux fonds de sentiments et d'émotions héréditaires, et que comme Aigues-Mortes elle se souvient de soi-même.

Voilà comment j'échappai à l'objection que me proposait implicitement l'Adversaire. Il prétendait que tout le vieux temps avait disparu et que j'étais mené par des imaginations littéraires que ruinerait la moindre enquête. Critique de portée immense! car le fond de ma préoccupation n'était ni Bérénice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'à l'action électorale que je venais entreprendre à Arles; je ne pensais qu'au peuple. «Quelle est son âme? me demandais-je, je veux frissonner avec elle, la comprendre par l'analyse du détail, comme l'Adversaire, et par amour, comme Bérénice; arriver enfin à en être la conscience». Qu'aurais-je conclu, si j'avais dû reconnaître que je m'étais mépris en trouvant une part inaltérée dans Aigues-Mortes et dans Bérénice? Il m'eût fallu renoncer aussi à dégager la tradition de la masse!