Elle a le dépôt des vertus du passé, et garde la tradition de la race; en elle, comme dans un creuset, où tout acte dégage sa part d'immortalité, l'avenir se prépare. Vas-tu la juger sur un peu de poussière et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur?

En m'approchant des simples, j'ai vu comment, sous chacun de mes actes, à l'activité consciente collabore une activité inconsciente, et que celle-ci est la même qu'on voit chez les animaux et chez les plantes; je lui ai simplement ajouté la réflexion.... Tu souris, Simon, du mot simplement.... Il te semble que la puissance de notre réflexion est une grande chose! Petite agitation, en vérité, auprès de l'omniscience et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient!

Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prospèrent dans la vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpétuellement s'égare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement de l'être supérieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne peut même pas soupçonner. C'est l'instinct, bien supérieur à l'analyse, qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorées de mon être, lui seul qui me mettra à même de substituer au moi que je parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandés.

... Voilà ce que m'ont enseigné ces hommes grossiers, ces ignorants que tu t'étonnes de me voir fréquenter. Ils sont de sublimes professeurs, bien qu'ils ne se possèdent pas eux-mêmes. Chacun d'eux représente une des étapes de mon âme le long des siècles. Je me suis penché sur eux, comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en garder rien que de confuses images.

Comment pouvais-tu croire qu'à ces masses d'une telle fierté créatrice, désintéressées, spontanées, je préférerais la médiocrité des salons, la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une âme, la sienne, la mienne, celle de l'humanité!

J'entends bien l'objection où tu te réfugies:

«Que tu ne sois allé ni au salon, ni à la brasserie, soit!» me diras-tu. «Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes de culture, de haute clairvoyance?»

Pour tout dire, tu supportes malaisément que je fasse aussi bon marché de notre éducation de Jersey.

Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de netteté que sur moi-même, quelques-unes de mes particularités. Tel un jeune employé du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agitèrent le dimanche passé auprès de sa maîtresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes excès, se limitaient à m'éclairer sur les pousses extrêmes de ma sensibilité; ils m'eussent perdu dans la minutie.

Sans doute, à étudier l'âme lorraine puis le développement de la civilisation vénitienne, je compris quel moment je représentais dans le développement de ma race, je vis que je n'étais qu'un instant d'une longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a précédé et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanité.