... Cette journée-là fut très triste. Nous avions parcouru en voiture les rues de Nîmes qui, la Maison Carrée exceptée, ne m'offre aucun agrément. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances, ce qu'il y avait là d'un peu femme de chambre m'eût choqué, mais j'y sentais à cet instant comme le regard d'une pauvre petite bête à qui l'on fait du mal et qui déclare: «Je l'accepte parce que tu es le plus fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir.» J'aurais voulu trouver des mots d'une extrême douceur pour lui exprimer ma pensée. Mais obsédé par la nécessité de faire rentrer cette petite fille dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui répéter:
—Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le délicieux état d'âme que tu me manifestes, mais je t'engage tout à fait à épouser Charles Martin.
Et nous eûmes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que j'appuyai par des considérations tirées, comme on pense, de ses défaillances actuelles et même des chagrins qu'elle avait connus.
Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire ainsi: «J'ai toujours eu un violent désir d'être admirée et de plaire, et une violente souffrance de la brutalité qu'il y avait au fond de ceux qui profitaient de ma beauté.» Souvent, dans ses voyages à Arles, elle s'était offensée que des hommes mal vêtus ou des sots congestionnés se permissent de la regarder avec un appétit méridional.
—Je t'apprécie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta misérable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton sourire et ta pâle maison pleine de ton coeur ardent.
Elle me répondit qu'à quitter tout cela elle ne trouverait pas le bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.
J'en fus ému au point de compromettre ma thèse:
—Ma chère petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensée; crois bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et même, saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fièvre et simplement heureuse?
Il me sembla que cette dernière phrase redoublait sa tristesse et qu'en voulant écarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait que gêner plus étroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma pensée:
—Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularité, serais-tu moins belle? Peut-être, en y réfléchissant, les circonstances momentanées n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi, c'est la longue préparation inconsciente que te firent tes aïeux: tu es macérée de douceur, la qualité religieuse de ton coeur est exquise.