Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judée, vous ne m'avez rien celé du rôle important que vous y avez joué: le merveilleux agitateur vous a ressuscité. Vous êtes Lazare le Revenu. En conséquence, quoique vous ayez observé toujours la plus grande discrétion sur cette anecdote désormais historique, il est évident que vous êtes renseigné sur le problème de l'au-delà. Si vous balancez comme je vois, c'est que la vérité ne s'en impose pas, d'après ce que vous savez, d'une façon impérative. Dès lors, vous voilà dans un état d'esprit qui, pour naître chez vous de circonstances particulièrement piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop fréquent: vous n'êtes pas le seul revenu. Beaucoup, à cette époque, bien qu'ils ne soient pas allés jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumières sur ce qui termine tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains liés avec les bandes funéraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion quelques instants sur des idées généreuses, mais comme vous, qui vîtes pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des songes sans racines sérieuses. Ils ont de tristes lucidités, et après de courts enthousiasmes, analogues à ceux que vous communiquent l'ardeur de Marthe et de Marie, l'humilité de Sara, la beauté de Madeleine et la jeunesse du vieux Trophime, ils s'écrient, infortunés clairvoyants qui regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: «Qualis artifex pereo!»


CHAPITRE DOUZIÈME

LA MORT TOUCHANTE DE BÉRÉNICE

Les élections nous réussirent. Sitôt élu, je quittai Arles et m'installai au Grau-le-Roi, où Bérénice, hélas! dépérissait auprès de l'adversaire. Celui-ci ne se déjugeait pas: il ne pensait rien que de sévère sur un succès qu'il n'avait pas prévu, mais il avait trop le goût de la hiérarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous étions liés par «une sympathie plus forte qu'aucune politique».


Qui donc avait répandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis défaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? «C'est la fièvre des étangs», disait Charles Martin, toujours enclin aux explications plausibles et médiocres. Ah! les étangs jusqu'alors n'avaient donné que de beaux rêves à la petite Bérénice; jusqu'alors ses insomnies étaient enchantées de l'image de M. de Transe, et dans ses pires délires elle n'avait reçu de lui que les signes d'une tendre amitié. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'était une jeune adultère qui désespère du pardon et répète avec égarement: «Comment ai-je commis cela?» Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes m'avouaient tout et me reprochaient amèrement d'avoir poussé à cette union sans amour.

M'étais-je égaré sur ce que je croyais être son instinct? Ce mariage de convenance, que j'avais souhaité pour redresser la vie de mon amie, allait-il donner à sa destinée l'irréparable tournant? L'extrême difficulté qu'il y a d'interpréter la volonté de l'inconscient m'apparut avec une singulière netteté durant ces dernières semaines, au cours des longs silences de Bérénice, assise auprès de moi en face de la mer mystérieuse.

A ma table de travail, je défaillais sous ces intérêts refroidis qui encombrent un nouvel élu. Ces querelles émoussées, ces compliments, ces réclamations m'étaient une chose de dégoût, comme l'idée fixe dans l'anémie cérébrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la causèrent. La réussite me supprimait trop brutalement le but dont j'avais vécu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion à mon service. Qualis artifex pereo! me répétais-je par ces lentes matinées de loisir, vaguant de la vaste mer à ces vastes espaces couverts des seules digitales, et n'osant à chaque heure du jour visiter Bérénice. Étendu sur la grève, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle santé me renouvelleraient mieux qu'aucun système. En dépit de mon âme hâtive, je me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes activités du sable et de l'Océan. Ne puis-je comparer le développement de ce pays au mien propre? Les modifications géologiques sont analogues aux activités d'un être. Bérénice, qui sortit de son instinct pour suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature entière si elle était soumise à des volontés particulières. Dans mon orgueil de raisonneur, j'ai traité mon amie comme l'Adversaire traite le Rhône et sa vallée. En échange de là révélation que m'a donnée de l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pécher contre l'inconscient.

Sitôt que le crépuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche. Accoudé à mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va aboutissant à la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants, énervés de leur journée et trop bruyants, se débattre contre les grandes personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit heures sonnées me permissent d'aller auprès de Bérénice; la fièvre l'empêchait de dormir, et je me consacrais à amuser le plus possible son extrême faiblesse.