J'ai donc poussé à leur pleine intensité les images où se reconnaîtront la plupart des jeunes gens modernes, analyste qui s'épie soi-même, curieux qui se passionne pour trouver les mobiles de tous actes, cosmopolite errant à travers la culture humaine. Comme je l'avoue dans le dernier essai, m'étant proposé de leur donner du ton, je leur présente non leur histoire, mais leur légende, composée de telle sorte qu'elle les ennoblisse à leurs propres yeux. En vérité, petits lycéens, étudiants, jeunes garçons isolés en province, et vous aussi, filles de vingt ans, qui n'avez les uns et les autres que du dégoût pour l'ordinaire d'une vie que vous semblez d'ailleurs impuissants à modifier, quand je vous prête l'âme du Vinci, de nos grands analystes modernes et de la délicieuse Marie Bashkirtseff, n'est-ce pas un Dieu que je vous mets sur les bras,—«pour que du moins le prétexte de votre lassitude soit noble.»

Ces petits essais, dans mon esprit, ce sont, pour des modernes, des consolations à la manière de celles que le plus précieux de nos maîtres, Sénèque, adressait, avec une extrême élégance, aux raffinés si las de son époque. Et pour m'en tenir au mémoire qui clôt ce livret, n'aurai-je pas concouru utilement à la direction spirituelle des temps qui sont proches, si je puis convaincre tant de jeunes femmes désœuvrées, voyageuses et déracinées de tout devoir, que «la légende d'une cosmopolite» les dépeint? Aucune morale ne leur rendrait les vertus surannées de la reine Berthe qui filait son lin, mais peut-être à nous faire leur complice saurons-nous les convaincre de jouir sans hypocrisie des conditions nouvelles de la vie moderne. Chère vie moderne, si mal à l'aise dans les formules et les préjugés héréditaires, vivons-la avec ardeur, avec clairvoyance aussi, avouons-en toutes les nuances, et que diable! elle finira bien par dégager d'elle-même une morale et des devoirs nouveaux.

TROIS STATIONS
DE
PSYCHOTHÉRAPIE

UNE VISITE
A
LÉONARD DE VINCI

Aux analystes du Moi.

Milan nous touche entre toutes les villes, parce qu'elle fut le lieu d'élection de Léonard de Vinci, et parce que Stendhal l'adora, jusqu'à vouloir que sur sa tombe on écrivît simplement: «Citoyen milanais». Mais de Stendhal, il faudrait parler depuis ce triste port de Civita-Vecchia, où pendant trente années il s'ennuya, vieux beau apoplectique qui n'avait d'autre distraction qu'une causerie, le soir, entre huit et neuf, dans la boutique de l'unique libraire. Je veux rapporter de Milan une visite que je viens d'y faire à Léonard de Vinci.

Non pas que l'œuvre de Léonard, qui ne fut jamais considérable, soit ici abondante. Des manuscrits, des esquisses, cette admirable fresque de la Cène—dont la beauté semble plaire à Dieu même, puisqu'elle n'est pas abolie, en dépit des militaires qui l'écaillèrent et des peintres qui la retouchèrent: voilà tout ce que l'on peut étudier de ce grand artiste à Milan, si l'on y ajoute, témoignages précieux, trésor rare, la plupart des œuvres exécutées sous son influence par ses élèves. Mais cette gloire de Vinci, qui nous offre un des sujets les plus troublants sur lesquels puissent rêver les ambitieux et les esthéticiens, quelques traits de crayon lui suffisent pour l'affirmer.

Nous entrevoyons à peine ce qu'il fit et ce qu'il voulut; il faut pourtant que nous le saluions comme un des princes de l'art. Ce peintre exceptionnel est compris par la pensée mieux encore que par les yeux. Et c'est à Milan, où il a tant médité, qu'on est le mieux placé pour rêver de lui.

Dans les indications de ses Livres de dessins, et sous les repeints de la Cène, nous devinons la beauté qu'il cherchait, aujourd'hui envahie d'ombre; comme sous le génie inférieur de ses disciples nous retrouvons la direction d'art qu'il enseigna.