C'est un coloriste lumineux que Léonard, et les créatures qu'il peint sont les plus ravissantes qu'on puisse imaginer. Pourquoi donc, en le quittant, suis-je saisi d'une telle tristesse? C'est que rien ne nous comprime plus que de suivre le travail secret d'un analyste; on voit que sa vie est un malaise, un frémissement perpétuel. Les grands peintres de Venise furent heureux, car ils peignaient d'abondance, sans disputer avec eux-mêmes. Mais quelle angoisse, celle de l'artiste qui se divise en deux hommes, de telle sorte qu'à mesure que l'un crée, l'autre est là qui juge l'œuvre en train de naître! Et chacun d'eux, adorant l'autre, se dit: S'il allait n'être pas satisfait!
J'ai souvent pensé à l'affligeante émotion dont palpitait assurément la Béatrice quand, au Paradis, elle apparut à Dante. On sait que cet illustre poète avait cherché sa maîtresse en Enfer, au Purgatoire; enfin, il la retrouvait; il était éperdu de respect, de crainte aussi: car de faible femme n'était-elle pas devenue une bienheureuse et la compagne des personnes divines? Elle, cependant, dans la gloire qui l'enveloppait, avait sa fraîche poitrine gonflée d'une angoisse plus insupportable encore, car elle pensait: «S'il allait me trouver moins belle!»
Cette imagination m'aide assez à comprendre la vie ardente d'un de ces analystes chez qui l'âme, comme nous avons dit, est double. C'est perpétuellement en eux le drame du Dante rencontrant la Béatrice. Leur sourire est lassé et un peu dédaigneux, comme le sourire du Vinci: lassé par ces violentes émotions intérieures; dédaigneux avec indulgence parce que la vie extérieure leur paraît une petite chose auprès des profondeurs de leur être que sans trêve ils considèrent.
UNE JOURNÉE
CHEZ
MAURICE LATOUR
DE SAINT-QUENTIN
Aux psychologues à systèmes.
J'ai passé la journée dans ces trois petites salles, solitaires et froides, du musée de Saint-Quentin, où sont réunis la plupart des pastels de Maurice-Quentin de La Tour. Nul endroit où nous puissions serrer de plus près ce que furent, en réalité, ces filles de l'Opéra, ces publicistes, ces femmes si tendres, tous ces causeurs originaux de qui la légende nous laisse près du cœur des images délicieuses, mais trop vagues. La Tour eut la passion de rendre la nature, sans l'embellir ni l'exagérer, et l'occasion de portraicturer beaucoup des figures fameuses dans ce dix-huitième siècle.
Ses crayons fixaient non seulement les contours, les traits de naissance, mais la physionomie, cette poussière des chagrins et des félicités qui reste aux plis d'un visage froissé par la vie. Voilà, en vérité, une des chapelles où peuvent méditer le plus abondamment les dévots de l'âme humaine! Ils n'y trouveront pas seulement des images illustres ou saisissantes; ce musée vaut surtout comme l'expression la plus complète de cette passion vive dont sont possédés quelques esprits pour écouter, regarder et comprendre les autres hommes. Je tiens l'œuvre de La Tour pour le témoignage le plus parfait que nous possédions de la curiosité psychologique.
La Tour eut, à un degré incroyable, le goût de deviner et d'exprimer la façon particulière qu'a chaque homme de rechercher le bonheur. Qu'un Vinci, de sa Joconde à son Saint-Jean, s'enfièvre pour nous indiquer son rêve irréalisable! La Tour, dans ces quatre-vingt-sept pastels que j'examine, se propose uniquement de nous faire voir les âmes les plus intéressantes qu'il a rencontrées et d'y porter la lumière.