—Eh quoi! serait-il possible qu'un chevalier chrétien fût tenté d'abandonner au malheur l'amie qui partageait avec lui sa prospérité? Celui qui ne défend pas sa citerne est indigne d'y boire une gorgée.
Sur ce thème de peur, de désir et de noblesse, elle parlait d'une voix tendre et précipitée, avec un accent étouffé. Et soudain, il s'engagea par les serments les plus terribles à ne jamais l'abandonner.
Rentré au palais, dans le Conseil de guerre où elle le fit convier, son avis fut clair et net. Qalaat ne pouvait se dégager de vive force. C'était un espoir à écarter. Par contre, on devait obtenir un secours militaire du sultan de Damas et un arbitrage des chrétiens de Tripoli. Durerait-on jusqu'à ce que se déclenchât cette double intervention? C'était aux yeux de sire Guillaume tout le problème. Il s'agissait de tenir. En conséquence il conseilla d'abandonner la ville proprement dite et de réserver toutes les ressources pour la forteresse. Sise à l'angle de la place, sur une colline dont elle épousait la forme, la forteresse n'avait besoin que d'un petit nombre de défenseurs autour de l'Émir et de son harem, et comme elle communiquait directement avec la campagne, elle pouvait être, le cas échéant, secourue ou évacuée.
—Pour gagner du temps, concluait Guillaume, et pour durer des mois et des mois, les ressources ne nous manqueront pas, si nous saisissons toutes les provisions que les gens de la campagne viennent d'apporter dans la ville.
En vain l'Émir fit-il valoir les droits de ces pauvres gens et qu'il était leur protecteur.
—Ah! lui dit la Sarrasine, laissez maintenant aux femmes les questions de sentiment, et chargez-vous d'assurer notre vie.
La dure raison de sire Guillaume s'imposa. Les paysans qui s'étaient réfugiés dans la ville furent dépouillés au profit des greniers de la forteresse, puis abandonnés aux chrétiens qui les mirent en esclavage. Bien des artisans et des bourgeois, qu'il eût été trop lourd de nourrir, furent rejetés au même sort. L'Émir endossa l'impopularité de cette atroce mesure où le contraignit un péril qu'il n'avait pas su prévoir. Guillaume apparut au petit nombre des favorisés, dans la forteresse, comme un être d'énergie et d'initiative autour de qui les espérances se groupèrent.
Durant ce Conseil de guerre, le jeune homme n'avait pensé qu'à la Sarrasine. Cette charmante figure, qui semblait dire que seuls l'amour et la fantaisie enthousiaste valent la peine de vivre, avait suivi l'exposé des avis avec le plus lucide bon sens; elle l'avait aidé à faire triompher une idée simple et dure. Il admirait maintenant en elle quelque chose de plus beau que ses couleurs, ses parfums et ses chants.
Souvent au milieu des ténèbres, c'est-à-dire aux heures de grande clairvoyance, quand il était de garde, il songeait: «Je veille parmi les ennemis de ma race et de ma foi, et je partage leur sort précaire, pour l'amour d'une femme que derrière ce mur un autre tient dans ses bras!» Et pourtant il n'admettait pas une seconde de se soustraire à cette absurdité. Rien sans Oriante, tout avec elle. La vie ou la mort avec Oriante.
Le resserrement de la vie physique dans la forteresse contribuait à exalter sa sensibilité. De jour et de nuit, pour les nécessités du service, il était autorisé à pénétrer dans l'intérieur du harem.