Le jeune homme dont la figure rayonnait d'espérance vanta les mœurs chrétiennes. Soudain il sentit les deux mains froides de la jeune femme se poser sur les siennes, et d'un ton négligent, avec un regard d'une prodigieuse acuité, à voix basse, elle lui demanda:

—Il y a dans Tristan quelque chose que nous ne comprenons pas. Comment Tristan ne s'est-il pas défait du roi Mark? L'un des deux était de trop.

—Pourquoi, dit-il, me poser, cette question? Voulez-vous donc m'éprouver?

Elle se taisait, et couchée sur ses coussins, fière avec une ivresse enfantine de sa puissance de plaire, elle songeait qu'elle n'était pas faite pour subir, mais pour choisir.

Toute flexible, mobile et enthousiaste, Oriante semblait de ces esprits qui jamais ne disent «non». A tous les conseils, à tous les ordres, à toutes les prières, avant même que les paroles en fussent entièrement formulées, elle s'élançait pour répondre «oui», cent fois «oui», mais sous cette faiblesse et cette docilité apparentes, quelle force intraitable! quelle énergie de fourmi et d'abeille! l'énergie d'une âme dominatrice qui n'admet pas que rien entrave son impérieuse vocation secrète! Les sourires, les acquiescements, les soumissions et les enchantements qu'Oriante prodigue n'empêchent pas qu'elle percerait le roc, monterait dans la lune et livrerait à la male mort ceux qu'elle aime, plutôt que d'abandonner sa ligne d'ascension. Elle a reconnu, son Maître incapable, et dans son esprit, elle l'a dépassé; pis encore, elle l'a déposé.

Son décret intérieur ne faisait que précéder le destin. Un jour l'Émir, contre l'avis de sire Guillaume et de tous les défenseurs de la forteresse, tenta une sortie pour mettre le feu au camp des chrétiens. Il échoua et dans la mêlée fut atteint mortellement. Quelques-uns disent que le trait qui le perça venait de ses propres gens. C'est ce qui n'a jamais été éclairé. Son corps put être rapporté dans l'enceinte du rempart.


VII

La dépouille fut déposée dans l'appartement des femmes. Guillaume y vint quand celles-ci l'entouraient et qu'Oriante, selon l'usage, lamentait le deuil du royaume. A son arrivée, elle s'interrompit. La joie et le désir couraient de l'un à l'autre, avec la vitesse des regards qu'échangent dans le ciel nocturne les étoiles. Elle l'entraîna dans la chambre du trésor, dont elle venait de saisir les clefs sur le mort, et là, tous deux seuls au milieu des richesses de Qalaat, dans cette pièce demi-obscure, son visage passionné luisait comme un vase d'albâtre éclairé intérieurement. Le jeune homme lui dit:

—Je l'ai servi loyalement pour l'amour de vous. Mais que sert de mentir? Je me réjouis de sa mort.