UN JARDIN SUR L'ORONTE


A la fin d'une brûlante journée de juin 1914, j'étais assis au bord de l'Oronte dans un petit café de l'antique Hamah, en Syrie. Les roues ruisselantes qui tournent, jour et nuit, au fil du fleuve pour en élever l'eau bienfaisante, remplissaient le ciel de leur gémissement, et un jeune savant me lisait dans un manuscrit arabe une histoire d'amour et de religion.... Ce sont de ces heures divines qui demeurent au fond de notre mémoire comme un trésor pour nous enchanter.

Pourquoi me trouvais-je ce jour-là dans cette ville mystérieuse et si sèche d'Hamah, où le vent du désert soulève en tourbillons la poussière des Croisés, des Séleucides, des Assyriens, des Juifs et des lointains Phéniciens? J'y attendais que fût organisée une petite caravane avec laquelle j'allais parcourir les monts Ansariehs, pour rechercher dans leurs vieux donjons les descendants des fameux Haschischins. Et ce jeune savant, un Irlandais, chargé par le British Museum des fouilles de Djerablous sur l'Euphrate, une heureuse fortune venait de me le faire rencontrer qui flânait comme moi dans les ruelles du bazar.

Deux Européens perdus au milieu de ces maisons aveugles et muettes, sous un soleil torride, ont tôt fait de s'associer. C'était d'ailleurs, cet Irlandais, un de ces hommes d'imagination improvisatrice qui savent animer chaque minute de la vie et chez qui l'effroyable chaleur de l'été syrien développe cette sorte de poésie qui vient du frémissement des nerfs à nu, une poésie d'écorché vif. Après avoir parcouru la ville et poussé jusqu'aux jardins, qui la prolongent durant quelque cent mètres sur le fleuve, nous avions vu tout et rien. Quel esprit se cache dans Hamah? A quoi songent ces Syriens? On voudrait comprendre, on voudrait apercevoir dans ce décor monotone, au cœur de ces petites maisons, toutes pareilles et toutes fermées, plus que des intérieurs de patios, des intérieurs d'âmes.

—Ne pensez-vous pas, me dit l'Irlandais, que le mieux serait maintenant que nous cherchions des antiquités?

Un indigène nous conduisit devant une porte qu'il heurta d'une suite de coups convenus, et après quelques pourparlers et les cinq minutes qu'il fallut pour que les femmes se retirassent, nous fûmes introduits dans un divan, où, le café servi, un juif nous montra ses trésors: deux ou trois bustes funéraires de Palmyre, qu'il débarrassa des linges qui les enveloppaient comme les bandelettes d'une momie, des monnaies d'or et d'argent à l'effigie des empereurs syriens, et un manuscrit arabe.

—Le manuscrit, me dit l'Irlandais, après un examen rapide, est d'une écriture médiocre, mais à première vue il me semble très curieux. Il pourrait être d'un de ces métis d'Occidentaux et d'indigènes que les Croisés appelaient, ici, des Poulains et, en Grèce, des Gasmules. Les Poulains (d'où vient ce nom, je l'ignore) étaient les produits de père franc et de mère syrienne, ou de père syrien et de mère franque. Leurs écrits sont rares, et, comme vous pensez, d'un esprit plutôt singulier. Il est vraisemblable que l'auteur de la Chronique grecque de Morée était un Gasmule, et le récit que voici peut provenir de quelque Poulain appartenant à la maison d'un baron à qui le rattachait sa naissance et qu'il servait comme interprète pour les langues orientales.

C'était une heureuse trouvaille. Mon compagnon acheta les précieux feuillets, je choisis une pièce d'or d'Héliogabale où figure la pierre noire qu'adorait ce jeune dément, et nous allâmes nous asseoir au petit café sous les peupliers de l'Oronte.