—Comme je t'ai attendu, avant même que je te connusse! Que de fois, avec quelle ardeur, je me suis répété: Quand viendra-t-il dans ma chambre, celui dont mon espérance m'assure qu'avec lui et jusqu'à la mort je serai reine et heureuse. Au milieu du chaos de dangers qui nous pressent, hâte-toi, ami de mon cœur! Tout ici t'appartient.
Son visage brillant et pur, ses mains délicates teintées de henné, ses petits pieds fardés, tout son corps d'ambre et de jasmin répandaient la douce lueur d'une lampe de mosquée. Jusqu'à l'aube dans la citadelle, on entendit les hululements des femmes auprès du cadavre royal, et, tout autour de la ville, les tambours des chrétiens qui se réjouissaient. Eux, cependant, ils semblaient le repos d'un agneau dans les bras de son jeune berger, ou l'innocent enroulement d'une couleuvre sans venin qui s'est glissée, pour s'y réchauffer, sur le cœur d'un enfant qu'elle aime. Dans ces minutes, où il rassasiait les désirs de son corps et de son âme, Guillaume vivait hors du temps. Aussi quelle surprise, quand Oriante se soulevant sur son coude lui dit, au milieu de la nuit:
—Toi qui es du Christ, pourquoi en livrant la ville à tes frères chrétiens n'en serais-tu pas le premier roi et libre de choisir ta reine?
—Eh! Lumière de ma vie, Étoile du matin et Porte du ciel, il est bien sûr que tous, chrétiens ou païens, voudraient se ranger sous votre loi, mais ils auraient tôt fait de me trouver de trop, et si vous voulez j'aime autant ne pas tenter l'aventure, car après la tendre preuve que me donne cette nuit, je n'imagine plus pouvoir vivre et mourir qu'en votre amitié totale et sacrée.
—Oui, totale et sacrée, mais précisément une telle amitié, il faut qu'elle soit hors de pair, et comprends bien, je te le dis à cette heure de vérité où tu me tiens sur ton cœur, je ne pourrais pas me passer, que tu m'en blâmes ou m'en approuves, je ne pourrais pas me passer que l'on portât devant moi, non pas des fleurs ou des trésors, mais les étendards, et que les visages fussent non pas souriants et admiratifs, mais inclinés par le respect et l'obéissance. J'ai besoin que l'obéissance craintive courbe ceux qui m'entourent, et je ne pourrais pas plus respirer sans ma puissance que sans ton amour.
Il fut étonné qu'elle éprouvât du goût dans un tel moment pour ce genre de discussion, et sans trop l'écouter il l'embrassait avec un redoublement d'amitié et de gaieté. L'innocent ne trouvait dans cette irritation de l'orgueil de sa maîtresse qu'un excitant au plaisir.
L'aube de cette nuit se leva sur une suite de jours inimitables. Guillaume sortit de cette chambre et de leurs secrets, le cœur enthousiasmé. Tous les rosiers étaient morts et les rossignols partis, mais la Sarrasine remplissait de chants et de parfums l'univers. Sur Qalaat flottaient ces hymnes de gratitude qui surgissent du fond de l'être, après le plaisir, comme des fleurs mystérieuses épanouies en une nuit à la surface des eaux profondes. De ces caresses et de cette âme qui viennent de l'accueillir, Guillaume emporte un sentiment si fort qu'il les quitte presque avec joie pour mieux en jouir et pour vivre dans une imagination d'amour et de beauté, plus forte qu'une présence réelle. Ce n'est qu'après un délai qu'il aura besoin de revoir son amie et de repeupler auprès d'elle ses forces. Il s'agite, il chante, il se remémore et bénit le ciel. Mais dans quelques heures, après ce répit de quiétude, de large respiration et d'une sorte d'immunité, sous peine d'une angoisse bientôt intolérable, et comme si sa provision de vie s'était épuisée, il faudra qu'il rejoigne la Sarrasine et que de sa voix, de son regard, de tout ce qui émane de son corps et de son âme, elle le recharge de confiance.
Les deux jeunes gens craignaient à toutes les minutes une révolution intérieure ou l'assaut victorieux des chrétiens. Ce danger constant, cet encerclement de menaces développaient chez Oriante je ne sais quoi d'exalté dans la tendresse, chez le jeune chrétien un invincible élan du désir, et chez tous deux l'ardeur insensée des éphémères qui, voulant surmonter la brièveté du temps par l'intensité de la passion, s'écrient: «Si nos forces doivent être brisées par le destin, que ce soit l'amour plutôt qu'un coup sanglant qui nous désarme.»
Quelle contrariété, quand les femmes du sérail viennent familièrement soulever les tentures de la chambre dorée et interrompre leurs délices! Elles ont à raconter à Oriante les plaisirs et les déplaisirs de leurs nouvelles unions. Impossible de refuser d'entendre ces filles dévouées, qu'une offense pourrait rendre dangereuses. Oriante se contraignait à les recevoir, et bientôt, se livrant tout entière à l'impression du moment, elle faisait de ces colloques qu'elle avait redoutés la plus éblouissante dépense de fantaisie, avec l'insouciante furie du papillon de nuit qui ne sait plus rien dès que s'allume le flambeau.
Guillaume s'enflammait d'écouter les charmants emportements de cet esprit qui, par son mélange d'innocente ruse et de rêverie tendre et folle, lui semblait unique au monde, mais très vite: «Je ne veux ni vous voir ni vous entendre, ni vous respirer, songeait-il; je désire votre silence, mes yeux fermés, aucun trouble, afin que je puisse, par un sixième sens plus subtil, de cœur à cœur, vous connaître et nous lier.» Tant de grâce et d'invention et ce perpétuel bondissement le gênaient pour écouter, au plus profond d'Oriante, ce qu'il préférait à tous ces éclats, la note vraie de son âme.