IX

A Damas, Guillaume ne trouva pas la Sarrasine, ni aucun éclaircissement. Était-elle morte, ou, son visage brillant tourné vers lui, subissait-elle là-bas les affronts de la captivité? Rien ne répondit à ses interrogations. Et les premières nouvelles du désastre, c'est lui qui les apportait.

Le peuple de Damas attribua la ruine de Qalaat à l'intervention des anges Mokarabin, Gabriel, Mikael et Israfel, que le ciel en sa justice avait envoyés pour faire expier à l'Émir son mépris de l'Islam. Mais le Sultan voulait des explications plus terre à terre, et il convoqua Guillaume à son divan. Guillaume lui raconta avec quelle angoisse la forteresse avait attendu ses secours et comment, réduit à la dernière extrémité par la soif, le conseil de défense avait décidé d'évacuer sur Damas les trésors. Que s'était-il passé? Pourquoi la plus intelligente des femmes du harem, la fameuse Oriante, à qui il s'était confié, avait-elle manqué le rendez-vous? Il offrait de retourner à Qalaat comme plénipotentiaire et d'en ramener la Sarrasine qu'il rachèterait.

Comme une balle, sitôt qu'elle a touché le mur, rebondit vers son point de départ, Guillaume, à peine a-t-il atteint Damas, ne songe qu'à regagner Qalaat; mais le Sultan, un petit vieillard au nez rouge, est d'avis qu'il faut s'incliner devant la volonté du ciel, qui n'a pas permis que les secours que Damas préparait arrivassent utilement. Quant à racheter aucune femme de Qalaat, pourquoi donc? D'un ton goguenard, il déclare:

—Laisse à ces chrétiens nos belles musulmanes. Le poète a raison quand il dit: «J'aime la manière d'agir des buveurs qui, lorsque l'ennemi arrive, en un moment l'ont enivré avec la coupe d'amour.» Laisse agir la beauté, et plus tard, nous verrons.

Il attribua au jeune chrétien une maison sur les bords du Barada, la rivière qui arrose l'oasis de Damas, en lui commandant impérieusement de ne pas s'éloigner de la ville et de venir le voir à des intervalles réguliers.

C'est un des plus agréables séjours du monde que les vergers du Barada. Les voisins de Guillaume y passaient leur journée dans la joie, grâce au vin, aux musiciens et aux belles filles, mais lui n'avait de plaisir qu'à se désoler de l'absence de sa maîtresse. Il n'aurait pu se détourner une minute de sa pensée obsédante. «Pourquoi n'est-elle pas venue au rendez-vous? Est-elle morte? Si elle vit, comment ne trouve-t-elle pas le moyen de me faire tenir un message?»

D'ailleurs, sa plaie d'amour exceptée, il était tout insensibilité. Dans les délices de Damas comme dans les carnages de Qalaat, il se sentait une âme durement rétractée. Les maisons blanches, les mosquées, l'eau brillante, les épaisses verdures et la lumière qui les baigne sont un cadre indifférent, si l'absente ne vient pas s'y plaire, et les orangers, les lauriers, les roses n'exhaleront que du désespoir jusqu'à ce que la Sarrasine les respire. Guillaume reconnaissait dans Damas d'innombrables éléments de bonheur, mais il les contemplait comme un orchestre silencieux à qui personne n'est venu donner le signal.

Dès l'aube, il se réveillait d'un court sommeil, et la bête de tristesse se levait à ses côtés. La sainteté du matin, quand la douceur et la lumière luisent sur l'eau et les feuillages le déchirait. «Que n'est-elle morte, pensait-il; avec quel élan je me hâterais de ne plus vivre!»

Il errait sans but, en se répétant les improvisations les plus pénétrantes de la Sarrasine. A chaque strophe, une douleur térébrait son cœur. Il entendait la voix liquide, le souffle léger, le bruit mouillé de la langue contre le palais; il voyait les lignes calmes du profil, les paupières baissées dans le jeune et lumineux visage, la joie, la tristesse, toute la mobilité de sa maîtresse et ses deux mains attendrissantes de douceur. C'est avec effroi qu'il touchait à ces flèches de beauté fichées dans sa chair et dans son âme. Au milieu des rues étroites, pleines de poussière et de silence, il pressait le pas pour se fuir soi-même, afin de se dérober à ses mortelles obsessions. Brisé de se souvenir, parfois, au milieu du jour, il tombait de sommeil comme il n'arrive pas après le plus grand effort physique. Puis le soir, quand un léger souffle renaissait sur le Barada et que la plainte des muezzins commençait de bouger sur la ville, pareille au monotone désir qui de sa poitrine s'exhalait dans le ciel vide, Guillaume en ressassant ses idées de mort et d'amour, suivait la route d'Alep, entre deux haies de peupliers et de platanes, jusqu'à la limite extrême des jardins, et s'asseyant auprès de la source de Zeïnabiye, où les Damasquins, à la fin des chaudes journées, viennent goûter la meilleure eau de l'oasis, il attendait, le visage tourné vers le pays de son espérance.