Mais Isabelle:
—Ne sauriez-vous prendre un peu de bonheur! Rappelez-vous ce que dit le poète: «Entraînée par le blanc coursier du jour et par la cavale noire de la nuit, la vie galope à deux chevaux vers le néant.» Dans cette minute, sire Guillaume, tu tiens ton amie à ta discrétion. Elle est ici, nulle part ailleurs. Elle t'offre ses caresses. Ne vas-tu lui répondre que jalousie et méchanceté, et crois-tu qu'il soit raisonnable que tu repousses ce que tu désires au point d'en mourir?
Sur la pauvre natte de jonc, recouverte de fleurs, elle jetait leurs manteaux, et Oriante attirant contre elle son ami:
—Que je sois plus glacée que la brebis galeuse, quand privée de sa toison elle demeure exposée à la pluie et au froid de l'hiver, si ce n'est pas toi que j'aime. Mais que me reproches-tu? La lionne peut se défendre contre les attaques du chasseur; elle protège les abords de son antre contre toute une armée de cavaliers: que peut-elle, si les fourmis se dirigent contre sa caverne en longues files, envahissent ses membres et la couvrent comme d'un tapis de haute laine? Que pouvais-je, quand mon ami, mon défenseur et mon frère, m'avait abandonnée? Mes pensées se traînaient ici, l'aile brisée: comment auraient-elles franchi l'espace jusqu'à Damas? Après avoir essayé de tournoyer dans la nue, elles retombaient au fond de Qalaat. Ce qui naît de mon cœur, si je suis seule; ce qui court à mes lèvres quand Isabelle et moi, dans la solitude, nous causons; mes pensées vraies, mes paroles libres sont uniquement pour toi. Comment pourrais-je te rejeter? N'es-tu pas l'artère qui nourrit mon cœur? Comment pourrais-je, aussi complètement que je le voudrais, en caresses, en paroles, en effusions d'une joie qui ne peut tenir en place, t'exprimer ma tendresse? Quel vide tu m'as laissé! Je n'aurais pu supporter ton absence sans Isabelle. Lumière fidèle de ma vie! Une fatalité nous oppresse, c'est à nous de la surmonter. Prends-moi dans tes bras, appuie ta joue contre la mienne, et laisse glisser sur nos deux visages mes cheveux dénoués.
Et lui:
—Oriante, après tant de jours écoulés, je retrouve enfin ta voix, ton regard, et tout ce qui rayonne de toi m'enchante et me fait mal. Combien j'ai souffert, en revoyant notre palais, nos allées, notre prairie, ces lieux où tu as continué, moi parti, de subir la vie. Quelle douleur de t'y voir joyeuse! Est-ce un crime de maudire tes jours, si j'en suis absent? Le crime n'est-il pas plutôt de me saisir, malgré moi, des offrandes de ta présence?
Le charmant visage aux yeux pleins de feu, penché sur lui, l'empêcha de poursuivre plus avant une plainte devenue mensongère. Et tandis que les deux amants demandaient au plaisir d'apaiser et de confondre leurs âmes, Isabelle s'occupait à préparer les provisions qu'elle avait apportées dans sa corbeille, car elle savait que le chagrin et le bonheur n'empêchent pas deux jeunes amants d'avoir bon appétit, au sortir de leurs tourments et de leurs extases.
Vainement Guillaume, quand ils eurent repris leurs esprits, essaya-t-il de revenir à l'idée de leur départ vers Damas ou Tripoli, où leurs cœurs, disait-il, trouveraient le repos. Oriante sut esquiver toute réponse nette, et le quitta en lui faisant jurer qu'il était satisfait et qu'il ne voulait pas qu'elle fût malheureuse de le croire malheureux.
A travers les roseaux de sa cabane, il les regarda s'éloigner et souffrit de leur prudence, trop justifiée, qui les empêchait de se retourner pour lui faire aucun signe d'adieu. Il pensa même qu'Oriante était joyeuse, soit qu'elle le fût en effet d'avoir éprouvé sa force sur un furieux, soit que l'harmonie et la grâce aient toujours un air d'allégresse.