Guillaume continua, et puis de nouveau ayant entendu comme des chuchotements:
—Seigneur, dit-il, je crois que les souris de Qalaat aiment autant les histoires qu'aucun bon dîner.
Cette réflexion égaya beaucoup l'Émir. Il se livra à un accès d'un rire désordonné, en donnant de petits coups d'amitié avec le plat de la main sur l'épaule de Guillaume et lui demanda:
—Pourquoi, sire Guillaume, me quitter si rapidement? Vos compagnons et mes conseillers viennent de s'entendre sur les termes du traité. Nous concluons une trêve de dix ans, dix mois, dix jours et dix heures. Plaise au ciel que j'en fasse autant avec le prince d'Antioche! Restez donc avec nous quelque temps, puisque nous allons jouir de la paix.
—Seigneur, ce n'est pas seulement pour la guerre que je suis venu en Asie.
—Et pourquoi encore, sire Guillaume?
—Pour quelque chose que m'a dit ma mère.
—Qu'est-ce donc?
—Ma mère m'a raconté des histoires de ceux qui se sont aimés jusqu'à la mort, d'un amour si irrésistible qu'ils l'avaient éprouvé avant même de s'être rencontrés, et elle me disait: «Si j'étais un garçon, je m'en irais chercher à travers le monde le bonheur qui m'est destiné.» C'est ainsi que je suis venu près du tombeau du Christ. Je me suis croisé pour faire de grandes choses, pour gagner mon paradis dans le ciel et sur la terre. J'espérais voir des anges avant même que de mourir. Mais après huit années je pense qu'il y avait dans mon rêve de la démesure, et maintenant je veux rentrer dans mon pays, où ma mère n'est plus, avec l'idée de trouver au chevet de notre église, près de la rivière, l'ange ou la fée que m'a refusé l'Asie.
Cette chaleur d'extravagance plut à l'Émir, et il désira encore plus garder auprès de lui ce jeune homme qui lui excitait l'esprit.