»J'ai une affaire indispensable à terminer avec vous. Il s'agit d'une affaire d'argent, dans laquelle je suis compromise d'honneur aux yeux de Pierre Pagello. J'ai besoin d'une attestation de vous, et vous êtes trop galant homme pour me la refuser. Je sais que vous m'êtes extrêmement hostile et j'ai peu sujet de vous bénir. Mais soyez sûr que j'ai trop le sentiment des convenances pour vous en faire des reproches et que jamais aucune vengeance de ma part ne cherchera à vous atteindre. Ayez donc, monsieur, la bonté de recevoir chez vous quatre tableaux qui appartiennent à Pierre Pagello et que je m'étais chargé de vendre. Voyant qu'il avait besoin d'argent et sachant, par l'avis d'un expert, que les tableaux ne valaient rien, je lui en donnai la somme de deux mille francs et j'y ajoutai le procédé de lui cacher le secours que [je] lui apportais. Je lui ai remis mille francs en argent et le tins quitte d'une somme plus forte qu'il me devait. Je crus devoir ces ménagements à sa position fâcheuse et délicate à Paris. Aujourd'hui, Pierre Pagello, averti par un de mes amis, me fait un grand crime de cette action et pense que je l'ai faite à dessein de la divulguer et d'avilir son nom; d'abord, en racontant l'histoire telle qu'elle est, je n'ai point sujet de l'avilir; ensuite, je ne l'ai racontée qu'à Alfred qui vous l'a redite, à vous seul. Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, de rendre témoignage de ma discrétion, lorsque vous écrirez à Pierre Pagello?
»En second lieu, cette personne insinue que je pourrais bien m'être défaite des tableaux à mon avantage, afin de me donner en même temps les gants d'une générosité singulière. Elle ajoute que, s'ils sont entre mes mains en effet, elle espère que vous voudrez bien les recevoir, afin de les lui renvoyer ou de les lui faire vendre. Je fais porter les tableaux chez vous; voulez-vous bien en accuser réception à Pierre Pagello? J'espère que oui. Vous avez pensé que le sentiment d'équité vous forçait à vous faire le bourreau d'une âme criminelle. Je ne savais pas que vous eussiez l'âme aussi austère et le bras aussi ferme. J'en souffre, mais je vous en estime d'autant plus, monsieur, et à cause de cela, je pense que vous me laverez de l'accusation de friponnerie, car, si votre amour de la vérité vous a commandé de me nuire, il doit vous commander de me réhabiliter sous les rapports par où je le mérite.
»Veuillez m'honorer d'un mot de réponse. J'ai l'honneur de vous saluer.
»GEORGE SAND.»
Cependant tous deux sont moralement à bout de forces; ils ne peuvent plus se voir sans se quereller et n'ont pas le courage de se quitter. C'est George Sand qui se reprend la première; le 6 mars, elle écrit à Boucoiran: «Aidez-moi à partir aujourd'hui.» Et le lendemain, Musset, venant au rendez-vous, trouve la maison vide:
À MONSIEUR BOUCOIRAN [26]
Passage Choiseul, 28.
«Monsieur,
»Je sors de chez madame Sand et on m'apprend qu'elle est à Nohant. Ayez la bonté de me dire si cette nouvelle est vraie. Comme vous avez vu madame Sand ce matin, vous avez pu savoir quelles étaient ses intentions, et, si elle ne devait partir que demain, vous pourriez peut-être me dire si vous croyez qu'elle ait quelques raisons pour désirer de ne point me voir avant son départ. Je n'ai pas besoin d'ajouter que dans le cas où cela serait, je respecterais ses volontés.
»ALFRED DE MUSSET.»