Débraillé ou non, Musset dessine sur un album la charge des habitués de la maison et prend la liberté «d'outrager les beaux yeux noirs» en de nombreux croquis: «Je vous envoie cette ébauche pour voir si vos amis la reconnaîtront et si vous la reconnaîtrez vous-même...»
À la fin du mois d'août, ils sont amants [4]. Leur vie, durant cette période, est semblable à celle des peuples heureux et n'a pas d'histoire. Il suffit, à la rigueur, de lire ce qui est publié de la correspondance de George Sand et de Sainte-Beuve dans le tome Ier des Portraits contemporains, édition de 1888, et ce que Paul de Musset raconte dans la Biographie de son frère: on devine le reste. On nous permettra de ne pas les suivre avant leur voyage en Italie.
I
VOYAGE EN ITALIE
Le 12 décembre 1833, dans la soirée, Paul de Musset conduisit les deux voyageurs jusqu'à la malle-poste. Ils s'arrêtèrent à Lyon,--où ils rencontrèrent Stendhal,--à Avignon, Marseille [5], Gênes, et le 28 ils se trouvaient à Florence. De cette ville, les dates précises nous sont fournies par le passeport d'Alfred de Musset:
Firenze, 28 Dic. 1833. Visto alla Legazione d'Austria per Venezia.
Firenze, 28 Dic. 1833. Visto, buono per Bologna et Venezia.--G. MOLINARI.
Visto, buono per Bologna.--DELLACÀ, 29 Dicembre 1833.
Bologna, 29 Dic. 1833. Per la continuazione del suo viaggio, via di Ferrara.
Francolino, 30 Dic. 1833. Visto sortire.
Rovigo, 30 Dic. 1833. Buono per Padova.
Vu au Consulat de France à Venise. Bon pour séjour. Venise, le 19 janvier 1834.--Le consul de France: SILVESTRE DE SACY.
Les divers incidents du voyage, qui du reste n'ont rien de particulier, sont racontés par George Sand dans son Histoire de ma Vie et par Paul de Musset dans la Biographie de son frère.
À Gênes, George Sand avait senti les premières atteintes des fièvres du pays; son état ne fit que s'aggraver dans la suite du voyage, elle arriva malade à Venise.
Les deux amants s'installèrent sur le quai des Esclavons, à l'hôtel Danieli, que tenait «il signor Mocenigo». Jadis, lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal: «Aveva tutto il palazzo, lord Byron», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus tard, on le retrouve dans son Histoire d'un Merle blanc [6]: «J'irai à Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette cité féerique, le beau palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour; là, je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de Lara doit y avoir laissés.»