DOUZIÈME DIALOGUE.
MACHIAVEL.
Je ne vous ai montré encore que la partie en quelque sorte défensive du régime organique que j'imposerais à la presse; j'ai maintenant à vous faire voir comment je saurais employer cette institution au profit de mon pouvoir. J'ose dire que nul gouvernement n'a eu, jusqu'à ce jour, une conception plus hardie que celle dont je vais vous parler. Dans les pays parlementaires, c'est presque toujours par la presse que périssent les gouvernements, eh bien, j'entrevois la possibilité de neutraliser la presse par la presse elle-même. Puisque c'est une si grande force que le journalisme, savez-vous ce que ferait mon gouvernement? Il se ferait journaliste, ce serait le journalisme incarné.
MONTESQUIEU.
Vraiment, vous me faites passer par d'étranges surprises! C'est un panorama perpétuellement varié que vous déployez devant moi; je suis assez curieux, je vous l'avoue, de voir comment vous vous y prendrez pour réaliser ce nouveau programme.
MACHIAVEL.
Il faudra beaucoup moins de frais d'imagination que vous ne le pensez. Je compterai le nombre de journaux qui représenteront ce que vous appelez l'opposition. S'il y en a dix pour l'opposition, j'en aurai vingt pour le gouvernement; s'il y en a vingt, j'en aurai quarante; s'il y en a quarante, j'en aurai quatre-vingts. Voilà à quoi me servira, vous le comprenez à merveille maintenant, la faculté que je me suis réservée d'autoriser la création de nouvelles feuilles politiques.
MONTESQUIEU.
En effet, cela est très-simple.
MACHIAVEL.