Je n’en finirai pas de te raconter tout ce qu’a dit Flannigan. D’ailleurs, tout ce qu’il a dit a été confirmé pendant une promenade qu’on a faite à terre avec lui ; on a causé à des Norvégiens qui étaient allés en Allemagne. Ils nous ont parlé des zeppelins qui parcourent tous les jours la mer du Nord et la Baltique, tandis qu’il n’y a pas un ballon autour de l’Angleterre ou de la France.

Alors, ce n’est pas la peine de raconter qu’on aura les Allemands sur mer.

Dès qu’un contre-torpilleur anglais arrive en mer du Nord, les zeppelins l’annoncent dans les ports, et il n’y a plus personne dehors que des sous-marins ou des mines. Sans blague, la guerre sur l’eau n’est plus ce qu’elle était avant, mon vieux, mais il n’y a que les Boches qui ont l’air de s’en être aperçu. Les Norvégiens et les Suédois qui étaient là n’ont pas dit grand’chose d’autre, parce que nous étions Français, par politesse, mais on comprend qu’ils croient que l’Allemagne a le bon bout, et qu’après avoir choisi de faire la guerre, elle la fait mieux que nous.

Fourgues et moi nous nous sommes rappelé tout ça quand on est parti et on en a parlé jusqu’à Arkhangel. Le Pamir a rattrapé le convoi allié à dix milles au large de Trondhjem et on a fait ensemble le tour de la Norvège. Il y avait deux croiseurs anglais, quatre destroyers pour accompagner quatorze bateaux de commerce. C’était du beau convoyage, et toutes ces barques ressemblaient à une escadre de guerre. Mais les gens qui décident la formation des convois feraient bien de ne pas mettre ensemble des bateaux filant quinze nœuds avec d’autres qui en font tout de suite sept ou huit en cassant tout. Après deux jours de navigation, le Pamir, qui tenait la bonne moyenne, commençait à ne plus voir ceux qui étaient le plus en avant, pas plus que ceux qui étaient à la traîne. Les convoyeurs couraient du Nord au Sud pour mettre de l’ordre dans tout ça. On s’est rassemblé tant bien que mal. Mais après le cap Nord, il y a eu une petite séance de clapotis bien tassée, avec roulis et tangage et pas plus de vue que dans un tunnel. Ça a duré une vingtaine d’heures. Quand le beau temps est revenu, nous n’étions plus que six sur quatorze. Les rapides s’étaient trottés, les culs-de-jatte avaient disparu on ne sait où. Naturellement, les absents n’avaient pas la T. S. F. et les convoyeurs ont passé trois jours à les chercher. Il y en avait un qui avait eu une avarie de gouvernail et s’était collé sur des cailloux pointus qu’il y a par là ; il s’est ouvert en deux ; les convoyeurs ont pu repêcher son monde, mais sa cargaison ne risque pas d’arriver au front russe.

Enfin, le convoi est arrivé à Arkhangel à la queue leuleu, par paquets de trois ou quatre. C’est le bon moment. Avant un mois et demi ou deux, tout sera gelé, au propre et au figuré. Ce n’est tout de même pas avec des quatorze cargos, ni des cinquante, ni des cent, qu’on pourra leur donner aux Russes tout ce qui leur manque ; la flotte du monde entier n’y suffirait pas. Mais enfin on fait bien de leur passer tout ce qu’on peut. Ça leur apprendra, à eux comme à nous, de laisser les Allemands s’introduire partout. A la déclaration de guerre, il paraît que les trois quarts de leurs usines ont été arrêtées, parce que c’étaient des Boches qui les conduisaient. La mécanique ne s’apprend pas en quarante-huit heures, j’en sais quelque chose avec le tourne-broche du Pamir, et si tu ajoutes que les Boches leur ont chipé toutes leurs usines de Pologne, tu vois d’ici pourquoi le Pamir et les autres copains rappliquent à Arkhangel avec du matériel de guerre.

On nous avait embarqués à Brest, sans même me donner quarante-huit heures pour aller à La Rochelle, sous prétexte que les Russes nous attendaient comme le Messie. Mais ici, ça ne presse pas. On a déjà mis vingt jours à débarquer une partie des quatorze barques, et ce n’est pas près de finir. Au moment où je t’écris, le Pamir a seulement sa cale avant de vidée et la cale arrière peut attendre. On nous a enlevés des quais, à cause d’un autre convoi qui est arrivé pendant ce temps, et qu’on a commencé à vider. Quand tous les bateaux sont à moitié déchargés, on est sûr qu’ils ne repartiront pas et on les laisse moisir dans un coin.

D’ailleurs, qu’on se presse ou non, c’est la même chose. Les affaires restent sur les quais, en pile, sous la pluie et au vent, et il arrive de temps en temps un train qui prend ses aises, qui charge un petit tas sans se presser et repart dans deux ou trois jours. Quand il arrivera aux Carpathes, c’est que le chemin de fer se sera mis en pente. Partout ici c’est la même chose. Ils disent que la Russie est grande et qu’elle est invincible, que cela durera dix ans, que les Boches arriveront à Moscou… Nitchvo ! Napoléon en est reparti, et l’affaire russo-japonaise n’a pas été une défaite. Voilà, mon vieux, le pays où je me trouve en ce moment. Fourgues ne tenait plus en place au début, de voir que le Pamir croupissait sans rien faire. Maintenant, il a trouvé des camarades, des officiers de marine et de guerre russes qui viennent à bord et avec qui il déjeune à terre. Quand je lui demande ce qu’on va rester de temps ici, il me répond : « Nitchvo », avec son accent du Midi, et les Russes se tordent. Ils boivent sec et essayent d’entraîner Fourgues, mais lui ne bronche pas sur l’alcool, et il en profite pour les empiler au poker ; puisqu’on s’empoisonne ici, il en profite pour se faire des rentes, le malin. Le matin, pendant la propreté, il me raconte ce qu’ils lui ont dit pendant qu’ils étaient à moitié pleins : il y en a pas mal qui sont germanophiles, dans la noblesse surtout. Il paraît qu’il y a eu des histoires formidables à la cour et dans les ministères. Quand j’essaye de pousser Fourgues, il me répond que ce n’est pas à dire, mais que tout de même on est plutôt content d’être Français, parce que chez nous, si on fait des bêtises à la pelle, personne n’y travaille pour le roi de Prusse. Comme Fourgues ne blague jamais sur ces affaires-là, je crois qu’il en a entendu des vertes, en particulier sur les chemins de fer. Les wagons se perdent en Russie, et même les trains entiers, sans qu’on sache jamais ce qu’ils sont devenus. Qu’est-ce qu’ils diront, ceux de Brest, quand on leur racontera qu’on est resté plus de vingt jours avec leurs fusils.

Enfin, hier, Fourgues a dit qu’il en avait plein le dos d’Arkhangel, de la vodka et du poker ; peut-être qu’il y avait perdu. Il a attrapé l’officier du port qui arrivait la bouche enfarinée, et on lui a promis que demain le Pamir serait vidé. Ça veut dire encore huit jours. A tout hasard, comme un des croiseurs anglais repart ce soir pour la Roumanie, je lui passerai cette lettre, où je vais avoir fini mes vingt pages. Tu n’as pas à te plaindre, hein, vieux ? D’ailleurs, tu es gentil, tu m’envoies des nouvelles tant que tu peux, et puis il y a tes livres. J’ai fini le premier volume de l’histoire maritime. Je t’en parlerai si j’y pense. A part la lecture, je m’ennuie ferme, car au train dont va le Pamir, je me demande où on va bien nous envoyer la prochaine fois, et pendant ce temps-là que devient La Rochelle ? Enfin, espérons que ce sera pour la fin de l’année, la paix ou le mariage. Ne te moque pas de moi, mon vieux, j’en ai ma claque.

Moudros, 18 décembre 1915.

Nous voilà tout de même revenus dans le Levant, mais ce n’est pas sans aventures, et l’on ne peut pas dire que ce soit très drôle d’avoir fait tout le tour de l’Europe, depuis Arkhangel jusqu’aux Dardanelles pour tomber dans le pétrin où nous sommes. J’ai reçu à Toulon ta longue lettre de fin septembre, en réponse à la mienne d’Arkhangel, et je te remercie beaucoup. Je t’en parlerai si j’en ai le temps, mais pour le moment je vais te raconter les aventures du vieux Pamir depuis trois mois. Nous voilà devenus comme qui dirait des Juifs errants. Plus ça va et plus on croche les bateaux marchands où ils se trouvent, et on leur met n’importe quoi sur le pont pourvu que ça parte, — et aïe donc !