Fourgues m’a expliqué que le Pamir devait bien aller en Amérique pour chercher des barres d’acier pour faire des obus en France, mais que cette commande-là ne devait pas être prête avant un mois, et qu’on en profitait pour nous faire bricoler un petit peu dans la Manche. Comme bricolage, c’était plutôt du travail important, attendu qu’on a fait deux voyages aller et retour, et que chaque fois on a pris en Angleterre deux cents à deux cent cinquante châssis de camion ou d’automobile tout neufs pour le front de France. Ils commencent à démarrer sérieusement, les Anglais. Ils y ont mis le temps, mais ce n’est pas tout à fait la même chose que quand nous y avons passé la première année de la guerre. Je ne sais pas combien il leur faudra de temps pour entraîner leur nouvelle armée, et en faire des soldats et des officiers, mais pour ce qui est du matériel, ça se pose un peu là. Tu n’as pas idée du trafic qui peut passer entre l’Angleterre et la France ; tous les ports reçoivent : Calais, Boulogne, Fécamp, Le Tréport, Dieppe, Le Havre, Rouen, Caen, sans compter les petits. Et ils sont chargés, ceux-là ! A peine arrivé en Angleterre, ça ne faisait pas long feu, le Pamir était collé à quai, on lui extirpait sa camelote et on lui en fourrait d’autre. Ça durait plus longtemps en France, mais ça va tout de même un petit peu mieux que l’an dernier. Oh ! ça n’est pas le rêve, et tu te demandes souvent ce que fabriquent les bateaux et les wagons vides ; enfin, dans quatre ou cinq ans, les officiels et les Lebureau regarderont peut-être leur montre au lieu d’empiler du papier.
Enfin, on est parti pour Baltimore, avec quelques dizaines de caisses d’exportation française ; des tissus, des articles de Paris, pas grand’chose. Quand je pense que les Allemands continuent à envoyer leurs catalogues et leurs marchandises dans le monde entier, par l’intermédiaire des neutres, et qu’on trouve moyen de faire filer un Pamir de trois mille tonnes avec à peine deux ou trois cents tonnes de pacotille, je trouve que ce n’est pas la peine de chanter dans les journaux qu’il faut faire des économies. Ce petit voyage d’Atlantique aura coûté quelque vingt mille balles à la princesse, qu’elle aurait pu récupérer en partie. Et c’est partout comme ça. On peut préparer un nouvel emprunt ; Fourgues dit que c’est économiser sur les centimes et jeter les milliards à l’eau.
Villiers et Fourgues ont passé leur temps à s’attraper pendant la traversée, à table, en discutant tout ce qui arrive depuis deux ou trois mois : la rébellion d’Irlande, la retraite de Mésopotamie, l’affaire du Jutland, la mort de Kitchener, sans compter nos histoires à nous. Au début, Fourgues tenait un peu la dragée haute à Villiers, parce qu’il croyait que l’autre le contredisait pour le faire monter à l’arbre, et il lui a dit deux ou trois fois que ça suffisait, et qu’il était inutile de continuer sur ce ton-là. Mais ça c’était en Méditerranée, quand Villiers est venu à bord avec ses cravates et ses mains soignées. Comme il a reclinqué la machine en deux temps, trois mouvements, et que tout marche sur des roulettes, Fourgues a compris qu’on ne pouvait pas la lui faire, et que c’est chic d’avoir un officier sur qui on peut compter. Maintenant il lui demande son avis sur des tas de questions techniques. Mais pour les grandes discussions navales et politiques de la guerre, ils se bousculent comme des chiffonniers ; ils sont au fond du même avis, mais je commence à croire que ça les amuse de se chamailler. Villiers a une petite manière de discuter avec une voix calme, comme s’il avait peur de déranger sa raie ou son faux-col. Fourgues essaie de tenir le coup et il dit :
— Eh bien ! Villiers, causons tranquillement ; on n’est pas du même avis, mais ça fera du bien à ce petit-là d’entendre vos raisonnements.
Le petit, c’est moi. Depuis que Villiers est arrivé, Fourgues m’a mis dans le tiroir, parce que je n’ai pas l’estomac à lui tenir tête. Et puis, il m’en veut, parce que je ne me suis pas marié à La Rochelle. Il me répète que je suis un tire-au-flanc, que la prochaine fois il ira avec moi à La Rochelle et me conduira à la mairie en sortant du train. Si ça doit me faire rappliquer plus tôt, je ne demande pas mieux.
Donc je les écoute, sans être forcé de répondre. Quand Villiers est optimiste, Fourgues dit que tout est fichu ; quand Villiers est pessimiste, Fourgues dit que les Alliés n’ont pas raté une seule bêtise, et que du moment que les Boches ne les ont pas eus, on tient le bon bout et on leur rentrera dedans. Seulement, il dit tout cela en rugissant, parce qu’après cinq minutes il ne peut pas tenir le coup devant l’impassibilité de Villiers.
Je crois qu’à chaque repas ils ont parlé de cette histoire du Jutland : savoir qui était battu, quels étaient les résultats, etc. Villiers est en relations avec des tas d’officiers-mécaniciens de la marine de guerre, qui ont passé comme lui aux Arts-et-Métiers, et puis il a l’habitude des chiffres et de la précision. Il dit que des histoires comme le Jutland, ça fait du tapage dans les journaux et dans les discours, mais qu’au fond ça ne sert exactement à rien. Fourgues, lui, est pour taper sur les Allemands toutes les fois qu’on peut, et il dit que, si les Anglais avaient pu démolir la flotte allemande tout entière, la guerre serait bien avancée. Villiers répond que ce n’est pas vrai du tout, que, même si tous les gros bateaux allemands étaient au fond, leurs côtes seraient défendues aussi bien par les canons et les mines et les sous-marins et les zeppelins, et que les Anglais n’en approcheraient pas davantage ; il dit aussi que, même si les Allemands avaient perdu tous les gros bateaux, ça ne changerait pas un iota à la guerre sous-marine, et que les sous-marins nous empoisonneraient autant ; que les cuirassés, c’est de l’histoire ancienne, comme qui dirait les canons qui se chargent par la gueule ; qu’il n’y avait plus, dans l’avenir, que les sous-marins, les mines, les navires légers qui feraient du vrai travail, comme cette guerre le démontrait. Quoique je sache que c’est plutôt l’avis de Fourgues, il répondait, rien que pour tenir tête, que tant qu’un côté ferait des gros bateaux, l’autre était obligé d’en faire. Mais Villiers n’a pas été collé, il a demandé avec quoi le Gambetta, l’Océan, le Cressy, le Hogue, l’Aboukir, le Bouvet, le Hampshire, et toutes les autres grosses barques avaient été coulées : pas par des gros navires, mais par des torpilles qui coûtent vingt mille francs au plus et envoient trébucher des cuirassés de cinquante millions et plus ; que si chaque bateau de cinquante millions avait servi à faire par exemple vingt-cinq sous-marins torpilleurs ou porteurs de mines, les Alliés en auraient peut-être un millier et les Allemands pourraient avoir tous les dreadnoughts du monde, ils n’oseraient pas mettre le nez dehors ; et qu’inversement, si les Allemands avaient cinq cents ou mille sous-marins au lieu de gros bateaux, ils nous rendraient la vie intenable sur mer, mais que, comme ce ne sont pas des gens qui s’obstinent dans de mauvaises voies, ils auront vite compris que le sous-marin et la mine étaient l’arme maritime, et allaient en sortir comme des petits pâtés. Fourgues m’avait assez répété cette histoire-là pour que je sache que Villiers avait fait mouche ; mais il a voulu ergoter. Alors Villiers lui a dit un soir :
— Je vous apporterai demain un calcul de ce qu’a coûté la bataille du Jutland, d’après les comptes-rendus officiels qu’on a eus au départ d’Angleterre, et vous verrez si ça vaut la peine de construire de gros bateaux.
Il est revenu le lendemain avec son topo au déjeuner, et Fourgues s’est ramassé. Villiers m’a permis de le recopier pour te l’envoyer. Il l’a mis à jour avec les derniers tuyaux qu’on a eus en Amérique et il n’y a pas à dire, on ne peut pas sortir de là, c’est des chiffres. Voilà le topo. Je te le copie tel quel, comme l’a arrangé Villiers.
COUT DE LA BATAILLE DU JUTLAND