— Mais je vous jure, Maître, je vous jure sur ce que j'ai de plus cher au monde que je suis innocent.
En cette minute, Coche eut la tentation folle de tout raconter. Mais quel avocat aurait osé le défendre après un pareil aveu? Il s'était condamné lui-même au seul système possible: tout nier, sans se préoccuper de la vraisemblance.
Encore voulait-il que son avocat crût à sa sincérité. Il reprit avec passion:
— Je suis innocent! Je suis innocent! Plus tard, bientôt peut- être, vous verrez, je vous dirai…
— Mais je vous crois, je vous l'affirme… Et Coche comprit, à l'attitude, au regard de son avocat qu'il déguisait sa pensée, qu'il était convaincu, lui aussi, de sa culpabilité. Ils causèrent encore, doucement, ne parlant presque plus du crime. Coche oubliait un peu tout ce que sa situation présentait de grotesque et de dramatique à la fois, et l'avocat essayait de déchiffrer ce qu'il y avait au fond de cette espèce d'insouciance blagueuse, succédant à l'indignation remarquablement simulée du début.
Dans l'après-midi du lendemain, on vint chercher l'accusé dans sa prison, et on le fit monter dans la voiture cellulaire. Il crut qu'on le conduisait à l'instruction, mais le trajet lui sembla plus long que l'autre fois. Dressé, autant qu'il le pouvait, il essaya de voir par les prises d'air, mais les lattes étant placées dans le sens inverse de celui des volets ordinaires, c'est-à-dire obliques de bas en haut, il ne put distinguer qu'un peu de ciel gris, triste et froid. La voiture s'arrêta enfin; il en descendit, et on le poussa rapidement — pas assez vite cependant pour qu'il n'eût le temps d'apercevoir la Seine qui roulait une eau lourde et boueuse, et de se rendre compte qu'il était à la Morgue.
— C'est complet, se dit-il, la confrontation maintenant!
La pensée de ce spectacle dont la seule annonce emplit d'effroi les vrais criminels, ne l'ennuya pas. Quelle menace auraient pour lui les yeux éteints de ce pauvre mort? Il verrait sans peur ce corps qu'il avait contemplé par deux fois: la nuit presque palpitant encore de vie, le matin déjà raidi et froid. Cependant, lorsqu'il se trouva dans la salle aux murs blancs, aux fenêtres hautes, où la lumière mettait des taches pâles sur les tables de marbre, il eut une sensation désagréable. Une odeur vague d'acide phénique et d'essence de thym, une odeur qui tenait de la pharmacie et du cimetière, flottait dans l'air humide. Et il s'imaginait sentir l'odeur terrible et fade qui se dégage des êtres morts depuis peu. Pourtant il regardait avidement, s'efforçant de noter les moindres détails dans sa mémoire afin de pouvoir au prochain jour les consigner exactement.
On le fit pénétrer enfin dans une pièce où une forme recouverte d'un drap était étendue sur une table. On leva le drap, et, bien qu'il fût prêt à ce spectacle, il eut un mouvement de recul involontaire. Il ne reconnaissait pas ce cadavre, ou du moins, au premier coup d'oeil il ne le reconnut pas. La mort, pour achever son oeuvre, avait tassé, ratatiné les chairs. La face qu'il avait vue pleine et ronde, était émaciée, des ombres grises, vertes, s'y écrasaient descendant des tempes au menton, comme si quelque pouce énorme s'était plu à modeler la cire jaune de ce visage.
Quand il l'eut contemplé quelques secondes, le juge lui dit: