L'instruction, longue, difficile, n'amena aucune découverte intéressante. Il était impossible de briser la muraille mystérieuse qui, de son vivant, avait entouré Forget. Personne ne le connaissait, personne n'était au courant de ses habitudes. On ne put relever aucune charge morale contre Coche, mais il fut facile, par là même, de les lui faire supporter toutes. De ce que nul ne savait les fréquentations de la victime, on concluait simplement que Coche avait fort bien pu être en rapport avec elle, sans que qui que ce soit pût en témoigner. Quant au mobile qui l'avait poussé à commettre ce forfait, il n'apparaissait pas clairement. Une enquête minutieuse sur sa vie, ses ressources, n'apprit rien, sinon qu'il ne faisait pas la fête, qu'il payait exactement son terme et qu'on ne lui savait pas de liaison sérieuse. On ne put davantage établir la liste des objets dérobés boulevard Lannes, et le hasard, sur lequel on comptait pour apporter quelques éclaircissements sur ce point, ne se mit pas de la partie. Si bien qu'au bout de trois mois, malgré tout le zèle de la Sûreté, l'acharnement du juge, et les recherches personnelles de tous les journaux de Paris, l'instruction en était exactement au même point que le premier jour: c'est-à-dire que deux charges précises et d'une gravité extrême pesaient sur Onésime Coche: le bout d'enveloppe et le bouton de manchette ramassés dans la chambre de la victime. À ces charges, dont l'accusé n'avait pu se dégager en aucun moment, s'ajoutait la présomption grave résultant de son brusque départ du Monde, et sa fuite à travers Paris, où l'on avait relevé en trois jours son passage dans trois hôtels différents, sous de faux noms. Si l'on ajoutait à cela son attitude étrange à l'heure de l'arrestation, son essai de défense à main armée contre les agents, son retour clandestin à son domicile, on se trouvait en face d'une situation assez nette pour autoriser tous les soupçons et presque des certitudes. Le dossier, il est vrai, manquait de preuves morales; les preuves matérielles les remplaçaient. L'instruction fut donc close, transmise à la Chambre des mises en accusation, et l'affaire du boulevard Lannes fut inscrite au rôle des assises pour la session d'avril.
CHAPITRE X
L'EPOUVANTE
Le séjour de la prison avait fortement déprimé Coche. L'énervement des premiers jours avait fait place à de l'abattement. Au début, il aurait pu, à la rigueur, tout avouer, maintenant, il lui semblait impossible d'agir ainsi après tant de petits mensonges. Il attendait l'occasion. Un fait quelconque, un incident imprévu, pouvait et devait la fournir. Mais les jours succédaient aux jours, et l'incident ne se produisait pas. Bien plus, et c'était là un de ses sujets d'irritation les plus aigus, Coche, dans sa prison, pas plus qu'à l'instruction, ne voyait rien de sensationnel. Il ne lui eût pas été désagréable d'avoir à consigner des injustices, des brutalités, des illégalités. Tout se passait le plus naturellement du monde. Sans être avec lui d'une tendresse exagérée, ses gardiens se montraient humains, plutôt doux, si bien qu'il en arrivait à se demander:
— Qu'est-ce que je pourrai bien écrire en sortant de là?…
Parfois, il revenait à son objection du début: l'être mystérieux le poussant à s'embarquer dans cette affaire. Alors, la peur le reprenait, la peur de l'inexplicable, de l'inconnu, et il restait tout le jour effondré sur son lit, secoué de frissons si violents que plusieurs fois on lui avait demandé s'il était malade.
Un matin, le médecin était venu, et Coche avait refusé de répondre à ses questions, se bornant à dire:
— Le mal dont je souffre ne saurait être guéri ni soulagé par vous. Je ne suis pas fou, je ne fais pas le fou, je désire seulement qu'on me laisse en repos.
Il ne causait plus à personne, écoutant à peine son avocat, envahi par une tristesse immense, un doute de tous les instants qui se traduisait par une excitabilité extraordinaire. La pensée qu'il était le jouet de forces surnaturelles, avait tant passé et repassé dans son esprit, qu'elle était devenue une certitude.
Il essayait encore de se débattre. Un jour, n'y tenant plus, sentant sa raison se perdre, fuir son cerveau, il se dressa brusquement, décidé à faire cesser cette terrible comédie, à tout avouer, à tout subir, peines, humiliations, pourvu qu'il pût revoir le jour, le grand ciel et la vie, pourvu surtout qu'il se convainquît une fois pour toutes qu'il était demeuré l'arbitre de ses décisions, le maître de sa volonté. Il se rua vers la porte et appela le gardien. Mais dès qu'il fut devant lui, il bégaya des paroles sans suite: