Rien n'ayant pu, au cours de l'instruction, fixer le mobile du crime, parmi ses adversaires, les uns le tenaient pour un fou, les autres pour un assassin vulgaire. Successivement, tous les aliénistes de Paris avaient été consultés; aucun n'avait osé se prononcer. À ceux qui affirmaient sa culpabilité, ceux qui proclamaient son innocence répondaient:

— Souvenez-vous de Lesurque, le courrier de Lyon!…

Aussi, la salle présentait-elle, le jour de l'ouverture des débats, une animation extraordinaire. On était venu là, comme au spectacle, autant pour être vu que pour voir. Les femmes — en majorité — avaient, pour la circonstance, arboré des toilettes neuves. On s'étouffait dans la partie réservée au public, au banc des avocats, et, pour répondre à d'innombrables demandes, le Président avait fait placer trois rangs de chaises, sur son estrade. Dans la salle surchauffée, flottait une odeur irritante de parfums et de chairs moites. La lumière trop crue, venue des vitres hautes, mettait sur les visages des taches violentes. Et le murmure, timide tout d'abord, qui montait de cette foule, se changea bientôt en un bourdonnement, coupé de petits rires mal étouffés, d'exclamations, d'appels.

Un huissier cria:

— La Cour!

Il y eut un grand bruit de chaises repoussées, de pieds remués, on entendit encore des bribes de phrases commencées presque haut achevées très vite à voix basse, quelques toux nerveuses, un ou deux «chut» et le silence se fit profond et solennel. Le Président ordonna d'introduire l'accusé, la poussée fut telle, que des cris partirent du public, et qu'une jeune femme, hissée sur une barrière, perdit l'équilibre et tomba.

Onésime Coche parut… Il était excessivement pâle, mais son maintien ne décelait ni forfanterie, ni crainte. Lorsque la porte s'était ouverte devant lui, il s'était dit, une dernière fois:

«Je parlerai, je veux parler.»

Puis son regard avait erré sur cette foule où il ne trouva pas un seul visage ami, sur tous ces yeux où il ne lut qu'une curiosité féroce, une curiosité malsaine des gens venus pour regarder, pour entendre souffrir, comme ils entrent dans une ménagerie avec l'espoir de voir les fauves déchirer le dompteur. Mais il n'eut pas une révolte, pas une pensée de haine.

Un moment vient où la torture morale, la fatigue physique sont telles, qu'on n'a pour ainsi dire plus la force de souffrir. Tout être a une capacité de douleur déterminée: lorsqu'il est parvenu à la limite extrême de cette douleur, il est insensible. Coche crut avoir atteint cette limite, et s'en réjouit presque. Si le soir où il avait téléphoné la grande nouvelle au Monde, quelqu'un avait pu lui dire: «Voilà quel mouvement de curiosité vous allez provoquer», il eût tressailli de joie. Maintenant, il n'éprouvait plus, avec une immense lassitude, qu'une sorte d'hébétement dont rien ne pouvait le tirer. La fatalité avait traversé sa vie, pesait sur lui, l'heure des vaines révoltes était passée; il n'avait plus qu'à se soumettre et à attendre.