La déclaration de Coche avait produit une véritable stupeur. Les rares partisans qu'il comptait dans l'auditoire triomphaient; les autres, sans pouvoir nier l'importance décisive d'un pareil alibi, doutaient encore de sa véracité. Dans le jury surtout, l'étonnement avait été extraordinaire. Après le réquisitoire, le siège des jurés était fait, et c'est à peine s'ils avaient écouté la plaidoirie de l'avocat. Si l'alibi de Coche était reconnu valable, l'accusation s'écroulait, ou du moins recevait un coup terrible. Quant à l'avocat, il disait à son client: «Mais pourquoi n'avoir pas parlé plus tôt», et Coche répondait cette chose invraisemblable, et pourtant vraie:

— Parce que je ne pouvais pas!

Pendant une heure, la salle et les couloirs environnants présentèrent une animation extraordinaire. Cette affaire qui depuis le matin avait, par sa banalité, déconcerté tant de gens, avait soudain rebondi, plus passionnante que jamais. Quand la sonnette retentit, on se rua dans la salle. Des gens qui n'avaient pu entrer le matin se mêlèrent au flot des invités porteurs de cartes. Il n'y avait plus de service d'ordre possible. Les gardes débordés, durent laisser passer tout le monde. Enfin, la Cour entra, les conversations cessèrent, et le Président ordonna de faire entrer le témoin.

Alors, au milieu d'un effrayant silence, un garde s'avança seul à la barre, joignit les talons, salua et dit:

— Au numéro 14 de la rue du Général-Appert, on m'a appris que M.
Ledoux, rentier, était mort depuis le 15 du mois de mars.

Coche se dressa livide, prit sa tête dans ses mains, poussa un cri, et retomba comme assommé.

Déjà le Procureur s'était levé:

— Messieurs les jurés, je n'ai pas besoin d'insister sur la gravité d'une pareille nouvelle. Le sieur Ledoux, eût-il témoigné ici même, l'accusation n'en aurait pas moins conservé toute sa force, mais vous ne vous laisserez pas émouvoir par cet alibi audacieux, grâce auquel on a essayé de jeter un doute dans vos consciences. Je n'ajoute rien à mon réquisitoire, je n'en retire rien: vous jugerez et vous condamnerez sans pitié.

L'avocat s'écria:

— Monsieur le Président…