Vingt mains s'abattirent sur eux. L'un des hommes tira son couteau. La fille se mit à pousser des cris effrayants. L'aumônier se précipita sur Coche, l'entoura de ses bras et supplia le Procureur:

— Au nom du Ciel! Ne touchez pas à cet homme…

Le condamné demeurait immobile à présent. De grandes larmes coulaient sur sa face exsangue. Il y eut un colloque de quelques secondes entre le Procureur et le Commissaire de police qui disait:

— Je décline toute responsabilité, l'exécution est impossible pour le moment, Monsieur le Procureur. Je n'ai pas assez de monde pour tenir cette foule, il va y avoir un massacre. Songez-y, je vous en conjure…

Alors le Procureur balbutia:

—… Faites rentrer le condamné.

Étrange mentalité des masses! cette foule accourue là pour voir mourir un homme, hurla de joie le voyant arracher au bourreau!

Or, voici simplement ce qui s'était passé: Au premier rang des spectateurs, à l'instant où on allait le jeter sur la bascule, Coche avait reconnu les deux hommes et la femme entrevus la nuit du crime. Cette seconde-là, plus immense pour lui qu'un siècle, lui avait suffi: leurs traits étaient trop présents à sa mémoire pour qu'il hésitât devant eux: d'un coup d'oeil il avait détaillé les cheveux rouges de la femme, la bouche tordue du petit et la face de l'autre déchirée par la cicatrice qui lui balafrait le visage de la tempe à l'aile du nez.

Quelle sinistre pensée les avait poussés tous trois à venir voir guillotiner celui qui expiait leur crime? Aux jours d'exécution, tous ceux que guette l'échafaud viennent regarder avidement comme s'ils voulaient apprendre à mourir. Au besoin de voir se mêlait chez ceux-ci l'effroyable plaisir de l'impunité, du triomphe qui les sauvait à tout jamais…

Arrêtés, ils essayèrent d'abord de nier, mais Coche avait repris tout son sang-froid et toute sa raison. Ses déclarations précises, les détails qu'il fournit sur leur marche, tout, jusqu'à la description qu'il donna de la blessure du plus grand les fit bégayer, se contredire… La femme, la première, balbutia un aveu, les hommes suivirent, et ce fut l'éternelle scène immonde et dramatique des complices se chargeant réciproquement. On retrouva dans leur taudis presque tous les objets volés et le couteau qui avait servi à égorger la victime. Alors l'aventure invraisemblable de Coche apparut claire — et au bout de quinze jours, il fut remis en liberté — non pas innocent pour la loi, mais gracié, en attendant que la Cour de Cassation eût révisé son procès.