On dirait parfois que l'être humain laisse derrière lui un reflet de sa personnalité, de son existence, comme si les murs, à force d'être les témoins muets de notre vie, en conservaient la trace quelque temps. L'histoire des hommes continue après eux dans la demeure qu'ils ont habitée. La chambre où des êtres ont aimé, souffert, est un témoin mystérieux, et pourtant indiscret, pour ceux qui savent regarder, réfléchir. Certains appartements — pauvres ou luxueux, tristes ou gais — sont hostiles au visiteur qui vient pour les louer. Et, qu'y aurait-il d'invraisemblable, en vérité, à ce que les objets eussent une vie profonde, insoupçonnée? N'est-ce pas le passage rapide des hôtes d'une nuit ou d'un jour, qui donne aux chambres d'hôtel cet aspect banal, impersonnel? Les meubles, cependant, y sont parfois semblables à ceux qui ornent le foyer regretté. Le lit de palissandre, l'armoire à glace, la toilette-commode, avec sa garniture à fleurs, les rideaux à ramages, la descente de lit ornée d'un lion couché dans la verdure, la cheminée avec sa pendule dorée et ses candélabres de marbre, la petite étagère avec ses bibelots en imitation de Saxe, et la couronne de fleurs d'oranger sous un globe, tout cela ne forme-t-il pas le mobilier que l'on retrouve dans les vieilles maisons de province? D'où vient alors que, dans les vieilles maisons les choses sont accueillantes et gaies, sinon de ce qu'elles ont pris, au contact des êtres une vie mystérieuse qui, peu à peu, s'affaiblit, se fane, s'attriste et disparaît quand disparaissent ceux qui la leur prêtèrent un moment?… Alors, le parfum qui dormait en elles s'évanouit, leur charme vieillot se flétrit et meurt… Les objets sont pareils aux gens: ils oublient.

Ainsi, en quelques heures, la chambre du crime vide, sinistre, morte, avait oublié son hôte!

— Il fait froid ici, murmura le Commissaire…

Puis il se mit à marcher lentement, examinant les murs, les meubles, et tous les coins où l'ombre semblait se complaire. Il s'arrêta un instant près de la toilette, joua du bout du doigt avec une règle posée sur la table, inspecta la pendule renversée, arrêtée à douze heures trente-cinq.

Rien n'est effrayant, énigmatique, autant qu'une horloge. Cette machine sortie des mains des hommes et qui marque le temps, règle notre vie, et court toujours du même pas égal vers l'avenir impénétrable, semble être auprès de nous un espion placé comme le destin.

Quelle heure marquait celle-ci? Heure du jour ou de la nuit? Midi, avec sa lumière immense et joyeuse? Minuit silencieux et noir? S'était-elle arrêtée ainsi, simplement par hasard, ou bien à la minute même qui avait précédé le crime? Impassible témoin, avait- elle battu la dernière seconde de l'homme assassiné?…

— Il faudra faire venir un horloger expert, dit le Commissaire. Il nous renseignera peut-être sur la raison pour laquelle cette pendule est arrêtée. Il sera intéressant de savoir si c'est la chute qui a détraqué le mouvement.

— Pardon, Monsieur, fit un Inspecteur en ramassant quelques fragments du papier déchiré. Voilà qui me parait drôle!… Nous ne l'avions pas vu la première fois…

Le Commissaire prit les trois petits carrés blancs et lut:

Monsieur 22, E. V. ési ue de