L'INCONNU DU 22

La journée s'écoula monotone pour la police comme pour Coche. Cette affaire, à qui la curiosité publique donnait d'heure en heure de plus grandes proportions, n'avançait pas. En dehors du nom de la victime, on ne savait rien. Les commerçants du quartier interrogés, se souvenaient vaguement d'un petit vieux, tranquille, peu bavard, et à qui on ne connaissait ni amis, ni parente. Il vivait là depuis plusieurs années, sortant peu, parlant moins encore, et ne recevait de lettres qu'à de très rares intervalles. Le facteur ne se rappelait pas avoir sonné chez lui depuis des mois.

— Même, ajouta-t-il, je n'ai pas osé lui porter de calendrier au premier janvier. On ne peut vraiment pas demander d'étrennes à quelqu'un qu'on ne sert jamais.

Quant à Onésime Coche, il s'énervait dans l'attente. Il aurait voulu à la fois brusquer les événements, et retarder leur cours. Il commençait à se rendre compte des complications formidables qu'il avait apportées dans son existence, et voyait sous des aspects moins brillants les résultats utiles qu'il tirerait de l'aventure. Le certain, pour l'instant, c'est qu'il vivait en errant, n'osant s'arrêter nulle part, incapable de se renseigner, tenaillé du désir impérieux de revoir les lieux du crime… comme un véritable criminel.

«Et, ajoutait-il, ce ne serait pas déjà si bête. On a sûrement établi une souricière autour du boulevard Lannes, et, parmi la foule qui défile devant la maison, il y a autant d'agents en bourgeois que de badauds; on me connaît; le Monde, avec l'allure mystérieuse de ses articles, gêne la police, et on ne manquerait pas de me filer… Tout irait grand train après cela.»

Mais la seule pensée du contact définitif avec la Sûreté l'effrayait.

La solitude totale dans laquelle il vivait depuis deux jours lui avait enlevé cette énergie, cet «allant» qui en faisait — quand l'affaire l'intéressait — un reporter incomparable. Il avait besoin pour agir, de l'influence du milieu, de la griserie des paroles, de la discussion, de la lutte, de l'activité trépidante de tous les instants. Privé de cet excitant, il se sentait sans force, hésitant. Noyé dans la foule, frôlant à chaque pas des inconnus, s'asseyant solitaire, aux tables de cafés ou de restaurants, n'entendant qu'à de rares intervalles, quand il faisait son menu ou commandait une consommation, le son de sa propre voix, il avait, libre encore dans Paris et coudoyant des milliers d'êtres, l'impression poignante d'être au secret, dans la plus sûre et la plus silencieuse des prisons.

Vers cinq heures, il téléphona au Monde. On lui répondit d'abord que le Monde n'était pas libre. Il attendit un moment, et appela de nouveau. La ligne était très encombrée. Des bribes de phrases lui arrivaient confuses, traversées par la voix nasillarde des demoiselles, s'envoyant des numéros d'appel. Et, tout à coup, parmi tout ce bruit, toute cette friture, il entendit quelqu'un qui disait: «Le journal le Monde?».

Il se pencha vivement sur la plaque et protesta:

— Pardon, Monsieur, pardon, j'ai demandé avant vous…