J'étais rempli d'illusions. Au bout de six mois, il m'en fallut rabattre: j'avais mangé les quelques sous durement récoltés, et ce que j'avais gagné ou rien!…
Alors commença pour ma pauvre mère et pour moi l'existence horrible de ceux qui n'osent pas crier leur misère. Il y a des métiers où l'on n'a pas le droit d'être besogneux. Je perdis deux ou trois malades, parce que j'envoyais trop tôt la note de mes honoraires. Que voulez-vous? Quand depuis deux jours nous n'avions mangé que du pain, quand je tremblais à l'approche du terme, et que je songeais: on te doit cent francs… Je les demandais. D'abord, je m'étais dit:
—Prends courage. Des jours meilleurs viendront.
Ah oui! Plus ça allait, moins je voyais de malades. Quelquefois, pour donner à ma mère un bout de pain plus gros, je rentrais vers deux ou trois heures de l'après-midi, affirmant que j'avais déjeuné avec un camarade. Et les dettes montaient… montaient!… Des idées de suicide me traversaient par instants la cervelle. Mais, même ça, c'était trop cher pour moi. Il y avait des matins où je n'aurais pas eu de quoi m'acheter six sous de charbon pour me tuer.
Le courage, la force, ont des limites, et je les avais dépassées quand, une nuit, on sonna à ma porte. Il faut avoir été médecin débutant pour comprendre la joie du coup de sonnette qui vous fait sauter à bas du lit.
Je m'habillai en hâte, et me rendis au chevet du malade. Auprès de lui, il y avait sa femme, ses deux enfants, une bonne. Tous ces gens étaient affolés. Il avait été pris brusquement de douleurs, de vomissements, de hoquets. Je n'eus pas besoin d'un bien long examen pour établir mon diagnostic: c'était une appendicite. Je le dis à sa femme. Elle me demanda:
—Faut-il l'opérer?
Le cas me parut si foudroyant, si grave, que, contrairement à la règle qu'on suit en général, et qui conseille d'attendre que la crise soit passée, je répondis:
—Oui.
Elle supplia. Quand?