D'un geste lent, il jeta son chapeau, enleva ses lunettes, et, les paupières grandes ouvertes, la face tendue vers le ciel, il donna ses yeux à manger au soleil.

D'abord, ce fut un éblouissement, puis un grand disque rouge s'aplatit sur sa face… Il lui sembla que quelque chose flambait, tout contre lui. Il eut une seconde de révolte. Il étendit la main vers ses lunettes… Il ne les voyait déjà plus…

La bonne nuit tranquille et calme, au bord de qui meurent les haines, s'était couchée sur lui, comme ces vagues fatiguées à la croupe alourdie qui, le soir, meurent à marée basse, sur le sable doré des grèves…

Le Disparu

Depuis huit jours, Gaspard, homme de peine, avait disparu. Son signalement avait été fourni à tous les Parquets. Vainement on avait exploré les berges de la Seine, les terrains vagues où, la nuit, passent sinistres et stridents les coups de sifflet des rôdeurs, les bouges où les escarpes et les filles se réunissent pour préparer leurs crimes… Tout ce qu'on avait pu savoir, c'est que Gaspard était resté deux mois en traitement à l'hôpital, qu'il en était sorti le lundi vers midi, qu'on l'avait vu quelques heures plus tard avec un inconnu, dans un cabaret du quartier. Mais, à partir de ce moment, on perdait sa trace et celle de son compagnon. Comme il n'avait sur lui ni argent, ni bijoux, comme il était brave ouvrier, bon époux et bon père de famille, les recherches devenaient presque impossibles et l'affaire allait être classée, quand, un matin, un homme se présenta dans un bureau de police et demanda à parler au commissaire.

—Monsieur, déclara-t-il, vous cherchez un nommé Gaspard qui, depuis huit jours, n'a pas reparu à son domicile. Je puis vous dire, si vous voulez bien m'accorder quelques minutes d'attention, ce qu'il est devenu. Il me faudra d'abord vous exposer certaines choses qui vous sembleront inutiles, mais que j'estime, moi, indispensables.

Tel que vous me voyez, mal habillé, le linge maculé, la barbe inculte, je ne suis ni un inventeur famélique, ni un ouvrier sans travail qui désire, pour s'abriter durant l'hiver, se faire mettre en prison.

Je suis tout simplement un étudiant en médecine que le parti pris, la méchanceté, ou la sottise d'un examinateur malveillant ont réduit à la misère.

Lorsque j'ai commencé mes études, mes parents étaient, sinon riches, du moins assez à leur aise pour subvenir à mes besoins. Coup sur coup, je perdis mon père et ma mère. Tous mes comptes réglés, je me trouvai seul, sans un ami, à la tête de quelques billets de banque qui, en calculant au plus juste, me permettaient de prendre mon diplôme à la condition, toutefois, de faire vite, et de ne pas manquer un seul examen. Une fois en possession de mon titre de docteur, j'aurais trouvé dans quelque coin perdu, un poste qui m'eût assuré la vie provisoirement. Tout était donc bien et sagement calculé.

Il y a un mois, je me présentai à mon dernier examen. C'est un examen clinique, un de ceux que l'on considère comme une simple formalité. Lorsqu'on a passé des années à l'hôpital, il faut être bien maladroit pour ne pas s'en tirer. Contre toutes les prévisions, je fus refusé. D'après mon examinateur, j'avais fait une erreur grave de diagnostic. J'eus beau discuter, essayer en faisant appel à mes souvenirs, en mettant en valeur tous les symptômes, tous les signes, de défendre mon opinion: ce fut inutile, je fus refusé. Pour tout autre, pour moi-même, quelques mois auparavant, un échec n'eût été qu'un petit froissement d'amour-propre, qu'un retard de quelques semaines. Dans ma situation, il prenait les proportions d'un désastre. Il me restait quinze francs en poche: toute ma fortune. A moins de compter sur une pluie d'or, je ne pouvais plus rien attendre. Les amis de tous les jours m'avaient depuis longtemps quitté: c'était la détresse absolue, complète, irrémissible.