«En approfondissant encore le sommeil, ajoute le colonel de Rochas que je cite ici textuellement, je provoque les manifestations de Philomène vivante. Elle ne souffre plus, paraît très calme, répond toujours très nettement et d'un ton sec. Elle sait qu'elle n'est pas aimée dans le pays, mais personne n'y perdra rien et elle saura bien se venger à l'occasion. Elle est née en 1702; elle s'appelait Philomène Charpigny quand elle était fille; son grand-père maternel s'appelait Pierre Machon et habitait Ozan. Elle s'était mariée en 1732, à Chevroux, avec un nommé Carteron, dont elle a eu deux enfants qu'elle a perdus.
«Avant son incarnation, Philomène avait été une petite fille, morte en bas âge. Auparavant, elle avait été un homme qui avait tué; c'est pour cela qu'elle a beaucoup souffert dans le noir, même après sa vie de petite fille où elle n'avait pas eu le temps de faire du mal, afin d'expier son crime. Je n'ai pas jugé utile de pousser plus loin le sommeil, parce que le sujet paraissait épuisé et faisait mal à voir dans ses crises.
«Mais, d'autre part, j'ai fait une observation qui tendrait à prouver que les révélations de ces médiums reposent sur une réalité objective. A Voiron, j'ai pour spectatrice habituelle de mes expériences une jeune fille d'esprit très posé, très réfléchi, et nullement suggestible, Mlle Louise, qui possède à un très haut degré la propriété (relativement commune à un degré moindre) de percevoir les effluves humains et, par suite, le corps fluidique. Quand Joséphine ravive la mémoire de son passé, on observe autour d'elle une aura lumineuse perçue par Louise. Or, aux yeux de Louise, cette aura devient sombre quand Joséphine se trouve dans la phase qui sépare deux existences. Dans tous les cas, Joséphine réagit vivement quand je touche des points de l'espace où Louise me dit percevoir l'aura, qu'elle soit lumineuse ou sombre.»
II
J'ai tenu à reproduire à peu près in extenso le procès-verbal d'une de ces expériences, parce que les partisans de la palingénésie y trouvent le seul argument appréciable qu'ils possèdent.
Le colonel de Rochas les a plus d'une fois renouvelées sur différents sujets; parmi ceux-ci, je ne citerai qu'une jeune fille: Marie Mayo, dont l'histoire est plus compliquée que celle de Joséphine, et dont les réincarnations successives nous font remonter jusqu'au XVIIe siècle et nous transportent brusquement à Versailles, au milieu des personnages historiques qui évoluent autour du grand roi.
Ajoutons que le colonel de Rochas n'est pas le seul magnétiseur qui ait obtenu des révélations de ce genre. Il est permis de les classer dorénavant parmi les faits acquis de l'hypnotisme. Je ne mentionne que les siennes parce qu'elles offrent, à tous les points de vue, les plus sérieuses garanties.
Que prouvent-elles? Il faut d'abord, comme dans toutes les questions de cet ordre, se méfier du médium. Il est entendu que tous les médiums sont, de par la nature même de leurs facultés, enclins à la simulation, à la supercherie. Je sais que le colonel de Rochas, comme le Dr Richet, comme Lombroso, comme tous ceux qui ont affaire aux médiums, fut parfois mystifié. Ce sont là mécomptes inhérents aux intermédiaires par lesquels on est bien forcé de passer; et les expériences de ce genre n'auront jamais la valeur scientifique de celles qu'on fait dans un laboratoire de physique ou de chimie. Mais ce n'est pas une raison pour leur dénier, a priori, toute espèce d'intérêt. En fait, la simulation et la supercherie sont-elles possibles ici? Évidemment, bien que les expériences soient très rigoureusement contrôlées. Si compliquée qu'elle soit, le sujet peut avoir appris sa leçon et éviter adroitement les pièges qu'on lui tend. La meilleure garantie, c'est, en dernière analyse, sa bonne foi et sa moralité, que seuls les expérimentateurs sont à même d'éprouver et de connaître; il faut donc leur faire confiance sur ce point. Ils prennent d'ailleurs toutes les précautions nécessaires pour que la simulation devienne très difficile. Après avoir fait remonter au sujet le cours de sa vie, par des passes transversales, on l'oblige de redescendre ce même cours; et les mêmes événements se déroulent en sens inverse. Les épreuves et les contre-épreuves répétées, donnent toujours des résultats identiques; et jamais le médium n'hésite et ne s'égare dans le dédale des noms, des dates et des faits[14].
[14] Notons, pour ne rien cacher et mettre sous les yeux toutes les pièces du procès, que le colonel de Rochas, après enquête, a constaté que sur plusieurs points, les révélations des sujets, relatives à leurs vies antérieures étaient inexactes. «Les récits faits par eux étaient de plus pleins d'anachronismes, qui révélaient l'introduction de souvenirs normaux dans des suggestions d'origine inconnue. Il n'en reste pas moins un fait parfaitement certain, c'est celui de visions se produisant avec les mêmes caractères chez un assez grand nombre de gens inconnus les uns aux autres.»
Il faudrait du reste que ces médiums—d'intelligence généralement médiocre,—devinssent subitement des poètes de génie, pour créer ainsi, de toutes pièces, une série de caractères absolument différents les uns des autres, où tout se tient: geste, voix, humeur, morale, pensées, sensibilité; et toujours prêts à répondre, conformément à leur nature la plus intime, aux questions les plus imprévues. On a dit que tout homme est un Shakespeare dans ses rêves; mais ici, ne s'agit-il pas de rêves qui par leur constance ressemblent étrangement à la réalité?