Hors des religions, quatre solutions, sans plus, sont imaginables: l'anéantissement total, la survivance avec notre conscience d'aujourd'hui, la survivance sans aucune espèce de conscience, enfin la survivance dans la conscience universelle ou avec une conscience qui ne soit pas la même que celle dont nous jouissons en ce monde.

L'anéantissement total est impossible. Nous sommes prisonniers d'un infini sans issue où rien ne périt, où tout se disperse, mais où rien ne se perd. Ni un corps ni une pensée ne peuvent tomber hors de l'univers, hors du temps et de l'espace. Pas un atome de notre chair, pas une vibration de nos nerfs n'iront où ils ne seraient plus, puisqu'il n'est pas de lieu où rien n'est plus. La clarté d'une étoile éteinte depuis des millions d'années erre encore dans l'éther où nos yeux la rencontreront peut-être ce soir, tandis qu'elle poursuit sa route sans terme. Il en est ainsi de tout ce que nous voyons comme de tout ce que nous ne voyons point. Pour pouvoir anéantir une chose, c'est-à-dire la jeter au néant, il faudrait que le néant pût exister; et s'il existe, sous quelque forme que ce soit, il n'est plus le néant. Dès que nous tentons de l'analyser, de le définir ou de le comprendre, les expressions et les pensées nous manquent ou créent ce qu'elles s'évertuent à nier. Il est aussi contraire à la nature de notre raison et vraisemblablement de toute raison imaginable, de concevoir le néant que de concevoir des limites à l'infini. Il n'est au surplus qu'un infini négatif, une sorte d'infini de ténèbres opposé à celui que notre intelligence s'efforce d'éclairer, ou plutôt, il n'est qu'un nom d'enfant dont elle a baptisé ce qu'elle n'avait pas tenté d'embrasser; car nous appelons néant tout ce qui échappe à nos sens ou à notre raison et existe à notre insu. Mais, dira-t-on peut-être, si l'anéantissement de tous les mondes et de toutes choses est impossible, il est moins certain que leur mort le soit; et pour nous, quelle différence entre le néant et la mort éternelle? Ici encore notre imagination et les mots nous induisent en erreur. Non plus que le néant, nous ne pouvons concevoir la mort. Nous couvrons de ce terme les petites parties du néant que nous croyons comprendre; mais, en y regardant de près, nous devons reconnaître que l'idée que nous nous faisons de la mort est trop puérile pour qu'elle puisse contenir la moindre vérité. Elle n'est pas plus haute que notre propre corps et ne peut mesurer les destinées de l'Univers. Nous appelons mort tout ce qui a une vie un peu différente de la nôtre. Ainsi faisons-nous pour un monde qui nous paraît immobile et glacé, comme la Lune par exemple, parce que nous sommes persuadés que toute existence animale ou végétale y est à jamais éteinte. Mais nous avons appris depuis quelques années que la matière la plus inerte en apparence est animée de mouvements si puissants et si furieux que toute vie animale ou végétale n'est plus que sommeil et immobilité au regard des tourbillons vertigineux et de l'énergie incommensurable que renferme une pierre du chemin. There is no room for death! «Il n'y a pas de place pour la mort!» s'écrie quelque part la grande Emily Brontë. Mais alors même que dans la suite infinie des siècles, toute matière deviendrait réellement inerte et immobile, elle n'en subsisterait pas moins sous une forme ou sous une autre; et subsister, fût-ce dans l'immobilité totale, ne serait en définitive qu'une forme enfin stable et silencieuse de la vie. Tout ce qui meurt tombe dans la vie; et tout ce qui naît a le même âge que ce qui meurt. Si la mort nous portait au néant, la naissance nous tirerait donc de ce même néant? Pourquoi ceci serait-il plus impossible que cela? Plus s'élève et s'accroît la pensée humaine, moins le néant et la mort deviennent compréhensibles. En tout cas, et c'est ce qui importe ici, si le néant était possible, ne pouvant être quoi que ce soit, il ne saurait être redoutable.

CHAPITRE III
LA SURVIVANCE DE LA CONSCIENCE

I

Vient ensuite la survivance avec notre conscience actuelle. J'ai abordé cette question dans un essai sur l'Immortalité, dont je reproduirai quelques passages essentiels, me bornant à les étayer de considérations nouvelles.

De quoi donc se compose ce sentiment du moi qui fait de chacun de nous le centre de l'Univers, le seul point qui importe dans l'espace et le temps? Est-il formé de sensations de notre corps ou de pensées indépendantes de celui-ci? Notre corps aurait-il conscience de lui-même sans notre pensée, et d'autre part, notre pensée sans notre corps, que serait-elle? Nous connaissons des corps sans pensée, mais non point de pensée sans corps. Une intelligence qui n'aurait aucun sens, aucun organe pour la créer et l'alimenter, il est à peu près certain qu'elle existe; mais il est impossible d'imaginer que la nôtre puisse exister ainsi tout en demeurant pareille à celle qui tirait de notre sensibilité tout ce qui l'animait.

Ce moi, tel que nous le concevons quand nous songeons aux suites de sa destruction, n'est donc ni notre esprit ni notre corps, puisque nous reconnaissons qu'ils sont l'un et l'autre des flots qui s'écoulent et se renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être la forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie, cause ou effet de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu'on veut remonter jusqu'à sa dernière source, on ne trouve guère qu'une suite de souvenirs, une série d'idées d'ailleurs confuses et variables, se rattachant au même instinct de vivre; un ensemble d'habitudes de notre sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette nébuleuse est notre mémoire, qui semble d'autre part une faculté assez extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un poète anglais, qui demande à grands cris l'éternité, est ce qui périra en moi.»

II

Il n'importe; ce moi si incertain, si insaisissable, si fugitif et si précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si exclusivement, que toutes les réalités s'effacent devant ce fantôme. Il nous est indifférent que, durant l'éternité, notre corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les transformations les plus magnifiques et les plus délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, clarté, éther, étoile;—et il est certain qu'il les devient et que ce n'est point dans nos cimetières mais dans l'espace, la lumière et la vie que nous devons chercher nos morts,—il nous est pareillement indifférent que notre intelligence s'épanouisse jusqu'à se mêler à l'existence des mondes, à la comprendre et à la dominer. Nous sommes persuadés que tout cela ne nous touchera point, ne nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas, à moins que cette mémoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m'est égal, se dit ce moi borné et buté à ne rien comprendre, il m'est égal que les parties les plus hautes, les plus libres, les plus belles de mon esprit soient éternellement vivantes et lumineuses dans les suprêmes allégresses; elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus. La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout moi-même. Déliées ainsi et flottant dans l'espace et le temps, leur sort m'est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui advient n'existe pour moi qu'à la condition que je le puisse ramener à cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part et que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne prennent corps qu'autant qu'ils s'y soient reflétés.

III