XXXV

À mesure qu'on descend les degrés de la vie, on descend en même temps dans le secret d'un plus grand nombre de tristesses et d'impuissances. On voit alors que bien des âmes végètent autour de nous parce qu'elles se croient inutiles, qu'elles s'imaginent que personne ne les a jamais regardées, et qu'elles n'ont rien en elles qui puisse les faire aimer. Mais une heure ne finit-elle pas par sonner pour le sage, où il regarde, approuve, et aime toute âme qui existe, rien que parce qu'elle possède le don mystérieux d'exister? Une heure ne finit-elle pas par sonner, où il voit toutes les forces, toutes les vérités et toutes les vertus au fond de toutes les faiblesses, de tous les vices et de tous les mensonges? Heure claire et bénie où la méchanceté n'est plus que la bonté qui a perdu son guide, où la trahison n'est que la loyauté qui ne retrouve plus le chemin du bonheur, où la haine n'est plus que l'amour, qui ouvre avec angoisse la porte de son tombeau. C'est alors que l'histoire du bon larron devient, sans qu'on s'en doute, l'histoire de tous ceux qui entourent l'homme juste; et dans le plus humble des êtres qu'un regard, qu'une parole, qu'un silence a sauvé de la sorte, le bonheur véritable que le destin ne peut atteindre, oubliera, jusqu'à la venue de la nuit, comme en l'âme de Socrate, que la coupe mortelle a été bue avant le coucher du soleil.

XXXVI

Au reste, la vie intérieure n'est peut-être pas ce qu'on pense. Il y a autant de genres de vies intérieures qu'il y en a d'extérieures. Les plus petits pénètrent en ces domaines calmes aussi bien que les grands; et ce n'est pas toujours par les portes de l'intelligence qu'on y entre. Il arrive bien souvent que celui qui sait tout frappe vainement à ces portes, et que celui qui ne sait rien lui répond du dedans. Certes, la vie intérieure la plus sûre, la plus belle et la plus durable est celle que la conscience édifie lentement en elle-même, à l'aide des éléments les plus limpides de notre âme. Il est sage, celui qui apprend à entretenir cette vie avec tout ce que le hasard lui apporte chaque jour. Il est sage, celui en qui une déception ou une trahison ne descendent que pour purifier la sagesse davantage. Il est sage, celui en qui le mal lui-même est obligé d'alimenter le bûcher de l'amour. Il est sage celui qui a pris l'habitude de ne plus voir en sa souffrance que la lumière qu'elle répand en son coeur et qui ne regarde jamais l'ombre qu'elle étend sur ceux qui l'ont fait naître. Il est plus sage encore celui en qui les joies et les douleurs n'augmentent pas seulement la conscience, mais font voir en même temps qu'il y a quelque chose de supérieur à la conscience même. C'est ici qu'on atteint les sommets de la vie intérieure, sommets d'où l'on domine enfin les flammes qui l'éclairent. Mais c'est la part du petit nombre, et l'on peut vivre heureux dans les vallées moins ardentes où s'agitent les racines assombries de ces flammes. Il est des existences plus obscures qui connaissent aussi leurs refuges. Il y a des vies intérieures instinctives. Il y a des âmes sans initiative ou sans intelligence qui ne trouveront jamais le sentier qui descend en elles-mêmes, qui ne verront jamais ce qu'elles possèdent dans cette retraite, et qui y agissent néanmoins de la même façon que celles dont l'intelligence en a pesé tous les trésors. Il existe des êtres qui, tout en ignorant qu'il est la seule étoile fixe de la conscience la plus haute, ne veulent que le bien, sans qu'ils sachent pourquoi ils le veulent. Or, toute vie intérieure commence moins au moment où l'intelligence se développe qu'au moment où l'âme devient bonne. Il est assez étrange qu'il ne soit pas possible d'acquérir une vie intérieure dans le mal. Tout être qui ne possède pas quelque noblesse d'âme n'a pas de vie intérieure. Il aura beau se connaître, peut-être saura-t-il pourquoi il n'est pas bon, mais il n'aura ni cette force, ni ce refuge, ni ce trésor de satisfactions invisibles que possède tout homme qui peut rentrer sans crainte dans son coeur. La vie intérieure n'est faite que d'un certain bonheur de l'âme, et l'âme n'est heureuse que lorsqu'elle peut aimer en elle quelque chose de pur. Il arrive qu'elle se trompe dans son choix: mais alors même qu'elle se trompe, elle sera plus heureuse que l'âme qui n'a pas eu l'occasion de choisir.

XXXVII

Aussi est-ce déjà sauver quelqu'un que de faire qu'il aime le mal un peu moins qu'il ne l'aimait, car c'est l'aider à entreprendre tout au fond de son âme l'édification du refuge contre lequel la destinée viendra briser ses armes. Ce refuge est le monument de la conscience ou de l'amour, peu importe, car l'amour est la conscience qui se cherche encore obscurément, tandis que la conscience véritable est l'amour qui se retrouve enfin dans la clarté. Or, c'est au plus profond de ce refuge que l'âme allume le feu intime de sa joie. La joie de l'âme qui écarte la tristesse que laissent derrière elles les destinées mauvaises, de même que le feu matériel écarte l'influence des maladies qui règnent sur la terre, la joie de l'âme n'est pas semblable aux autres joies. Elle ne vient ni d'un bonheur extérieur, ni d'une satisfaction de l'amour-propre. Car sous la joie de l'amour-propre qui diminue à mesure que l'âme s'améliore, il y a la joie de l'amour pur qui s'accroît à mesure que l'âme s'ennoblit. Non, cette joie ne naît point de l'orgueil; et ce n'est pas parce qu'elle peut sourire à sa beauté que l'âme se sent heureuse. Une âme qui a acquis quelque conscience d'elle-même a le droit de savoir qu'elle est belle; mais tout ce qu'elle ajoute trop volontairement à la conscience de sa beauté, elle l'enlève peut-être à l'inconscience de l'amour. Et le premier devoir de la conscience qui se découvre est de nous enseigner le respect de l'inconscience, qui ne veut pas encore se dévoiler. Mais la joie dont je parle n'ôte pas à l'amour ce qu'elle ajoute à la conscience. Au contraire, c'est en elle, ce qui n'a lieu nulle autre part, que la conscience se nourrit de l'amour, cependant que l'amour s'augmente de la conscience. Un esprit qui s'élève a des bonheurs que ne connaît jamais un corps qui est heureux; mais une âme qui s'améliore a des joies que ne connaîtra pas toujours un esprit qui s'élève. Il est vrai que l'esprit qui s'élève et l'âme qui s'améliore ont coutume de travailler ensemble à affermir l'édifice intérieur. Mais il arrive aussi qu'ils travaillent séparément et que rien ne relie les deux enceintes qu'ils construisent. S'il en était ainsi, et que l'être que j'aime le plus au monde vînt me demander quel choix il lui faut faire, et quel est le refuge le plus profond, le plus inattaquable et le plus doux, je lui dirais d'abriter sa destinée dans le refuge de l'âme qui s'améliore.

XXXVIII

Le sage ne souffrira jamais? Aucun orage n'assombrira le ciel de sa demeure? Personne ne lui tendra de piège? Sa femme et ses amis ne le trahiront point? Ce qu'il avait cru noble ne deviendra pas vil? Ni son père, ni sa mère, ni ses fils, ni ses frères ne mourront comme les autres? Toutes les voies par lesquelles la douleur entre en nous seront donc défendues par des anges? Et Jésus-Christ n'a pas pleuré devant le tombeau de Lazare? Et Marc-Aurèle n'a pas souffert entre son fils Commode, en qui le monstre apparaissait déjà, et sa femme Faustine, qu'il aimait et qui ne l'aima point? Et Paul-Émile, aussi sage que Timoléon, n'a pas gémi sous la main du destin quand l'aîné de ses fils mourut cinq jours avant son triomphe dans Rome et le second trois jours après? Est-ce donc là l'abri que la sagesse offre au bonheur? Nous faut-il effacer ce que nous avons dit, et inscrire la sagesse au nombre de ces illusions par lesquelles l'âme humaine tente de justifier aux yeux de la raison des désirs que l'expérience déclare presque toujours déraisonnables?

XXXIX

En vérité, le sage souffre aussi. Il souffre, si la souffrance est l'un des éléments de la sagesse. Il souffre peut-être plus qu'un autre homme, parce qu'il est un homme plus complet. Il souffre davantage, parce que moins on est seul, plus on souffre, et que plus l'homme est sage, moins il lui semble qu'il est seul. Il souffrira dans sa chair, dans son coeur et dans son esprit, parce qu'il y a des parties de la chair, du coeur et de l'esprit qu'aucune sagesse de ce monde ne peut disputer au destin. Aussi, n'est-ce pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, mais le découragement et les chaînes qu'elle apporte à celui qui l'accueille comme un maître et non comme le messager du personnage plus important, qu'un détour du chemin dérobe encore à notre vue. Certes, le sage, tout comme son voisin, sera réveillé en sursaut par les coups dont le messager importun ébranlera les murs de sa demeure. Il faudra qu'il descende, il faudra qu'il lui parle. Mais, tout en lui parlant, il regardera plus d'une fois par-dessus l'épaule du malheur matinal, pour interroger, dans la poussière de l'horizon, la grande idée qu'il précède peut-être. Au fond, quand on y songe au milieu du bonheur, le mal dont le destin peut nous faire la surprise nous semble bien petit. Je reconnais que le mal advenu, les proportions seront changées, mais il n'en est pas moins certain que s'il voulait éteindre en nous le foyer permanent du courage, il faudrait qu'il réussît à avilir définitivement au fond de notre coeur tout ce que nous aimons, tout ce que nous admirons, tout ce que nous adorons. Et quelle puissance étrangère parvient à avilir un sentiment et une idée, si nous ne les détrônons pas nous-mêmes? Hormis les souffrances physiques, existe-t-il une douleur qui puisse nous atteindre autrement que par nos pensées? Et qui donc fournit à nos pensées les armes à l'aide desquelles elles nous attaquent ou nous défendent? On souffre peu de sa souffrance même, on souffre énormément de la manière dont on l'accepte. «Il fut malheureux par sa faute, dit Anatole France, en parlant de l'un de ceux qui ne regardent jamais par-dessus l'épaule du messager brutal, il fut malheureux par sa faute, car toutes les misères véritables sont intérieures et causées par nous-mêmes. Nous croyons faussement qu'elles viennent du dehors. Mais nous les formons au dedans de nous, de notre propre substance.»