Il importe d'accueillir et d'embrasser aussi fraternellement que les autres le jour qui s'approche et s'éloigne sans faire un geste inaccoutumé de joie ou d'espérance. Il a parcouru, pour venir jusqu'à nous, les mêmes espaces et les mêmes univers que le jour qui nous trouve sur un trône ou dans le lit d'un grand amour. Peut-être cache-t-il sous son manteau des heures moins éclatantes, mais plus humblement dévouées. On compte le même nombre de minutes éternelles dans une semaine qui passe sans rien dire que dans celle qui s'avance en poussant de longs cris. Au fond, tout ce qu'une heure semble nous dire, c'est nous-mêmes qui nous le disons. L'heure est une voyageuse hésitante et timide, qui se réjouit ou s'attriste selon le sourire ou l'oeil morne de l'hôte qui l'accueille. Ce n'est pas elle qui doit nous apporter notre bonheur; c'est nous qui sommes chargés de rendre heureuse l'heure qui vient chercher un refuge dans notre âme. Il est sage celui qui a toujours quelque chose de paisible à lui dire sur le seuil. Il faut accumuler en soi les causes de bonheur les plus simples. C'est pourquoi, ne négligeons aucune occasion d'être heureux. Tâchons d'éprouver d'abord le bonheur selon les hommes, pour lui préférer ensuite, en connaissance de cause, le bonheur selon nous-mêmes. Il en est de ceci comme de l'amour. Il faut avoir aimé profondément pour savoir de quelle manière il faudrait qu'on aimât alors qu'on n'aime plus. Il est bon d'être heureux par moments d'une manière visible, pour apprendre à être heureux d'une manière invisible; et peut-être n'est-il nécessaire de prêter l'oreille aux heures qui parlent haut dans leur ivresse, que pour apprendre peu à peu le langage de celles qui ne parlent jamais qu'à voix basse. Elles seules sont nombreuses, inépuisables, incapables de trahir ou de fuir à cause de leur nombre, et le sage ne devrait compter que sur elles. Être heureux, c'est s'exercer à voir le sourire caché et les ornements mystérieux des heures incalculables et anonymes, et ces ornements ne se trouvent qu'en nous.
XCI
Mais rien ne serait plus opposé à la sagesse dont nous parlons ici qu'une prudence basse, et mieux vaudrait encore s'agiter inutilement autour d'un bonheur quelconque, que d'attendre en dormant au coin du feu un bonheur idéal qui ne viendra jamais. Sur le toit de celui qui ne sort pas de sa maison, ne descendent d'habitude que les joies dont personne n'a voulu. Aussi, n'appelons-nous pas sage celui qui, dans le domaine des sentiments, par exemple, ne va pas infiniment au delà de ce que la raison lui permet, ou de ce que l'expérience lui conseille d'attendre. Aussi, n'appelons-nous pas sage l'ami qui ne se livre point à son ami parce qu'il prévoit la fin de l'amitié, ou l'amant qui ne se donne pas tout entier, de peur de s'anéantir dans l'amour.
Il faut se dire qu'ici, vingt aventures malheureuses n'enlèvent que les parties périssables de notre énergie du bonheur, et l'on peut s'avouer que toute sagesse n'est, en somme, qu'une sorte d'énergie purifiée du bonheur. Être sage, c'est avant tout apprendre à être heureux, pour apprendre en même temps à attacher une importance de moins en moins grande à ce que le bonheur est en soi. Il importe que l'homme soit, aussi longtemps que possible, aussi heureux que possible; car ceux qui sortent enfin d'eux-mêmes par la porte du bonheur sont mille fois plus libres que ceux qui sortent par celle de la tristesse. La joie du sage éclaire en même temps son coeur et toute son âme, au lieu que la tristesse n'éclaire bien souvent que le coeur. L'homme qui n'a pas été heureux ressemble un peu au voyageur qui n'aurait jamais voyagé que de nuit.
Et puis, on trouve dans le bonheur une humilité plus profonde et plus noble, plus pure et bien plus étendue que celle qu'on trouve dans le malheur. Il y a une humilité que l'on doit mettre au nombre des vertus parasites, avec l'abnégation stérile, la pudeur, la chasteté arbitraire, le renoncement aveugle, la soumission obscure, l'esprit de pénitence et tant d'autres, qui détournèrent si longtemps au profit d'un étang endormi, autour duquel tous nos souvenirs errent encore, les eaux vives de la morale humaine. Je ne parle pas d'une humilité basse, qui n'est trop souvent qu'un calcul, ou, à prendre les choses au mieux, une timidité de l'orgueil et une sorte de prêt usuraire que la vanité d'aujourd'hui consent à la vanité de demain. Mais le sage lui-même s'imagine parfois qu'il est salutaire de se diminuer un peu à ses propres yeux, et de ne pas s'avouer les mérites qu'il a souvent le droit de se reconnaître lorsqu'il se compare à d'autres hommes. Une telle humilité, bien qu'elle soit sincère, enlève à notre loyauté intime, qu'il faut toujours respecter par-dessus tout, ce qu'elle peut ajouter à la douceur de notre attitude dans la vie. En tout cas, elle décèle une certaine timidité de conscience, et la conscience du sage ne doit avoir aucune pudeur, aucune timidité.
Mais, à côté de cette humilité trop personnelle, existe une humilité générale, une humilité haute et ferme qui se nourrit de tout ce qu'apprennent notre esprit, notre âme et notre coeur. Une humilité qui nous montre exactement ce que l'homme peut attendre et espérer, une humilité qui ne nous diminue que pour rendre plus grand tout ce que nous voyons, une humilité qui nous enseigne que l'importance de l'homme ne se trouve pas dans ce qu'il est, mais dans ce qu'il peut apercevoir, dans ce qu'il tâche d'admettre et de comprendre. Il est vrai que la douleur nous ouvre aussi le domaine de cette humilité, mais elle ne le fait guère que pour nous conduire trop directement à je ne sais quelle porte d'espérance, sur le seuil de laquelle nous perdons bien des jours; au lieu que le bonheur, n'ayant pas autre chose à faire au bout de quelques heures, nous en fait parcourir en silence les sentiers les plus inaccessibles. C'est quand le sage est aussi heureux que possible, qu'il devient aussi peu exigeant, aussi peu orgueilleux qu'on peut l'être. C'est lorsqu'il sait qu'il possède enfin tout ce qu'il est permis à l'homme de posséder, qu'il commence à comprendre que ce qui fait la valeur de tout ce qu'il possède ne se trouve que dans la manière dont il envisage ce que l'homme ne pourra jamais posséder. Aussi n'est-ce guère qu'au sein d'un bonheur prolongé qu'on acquiert une vue indépendante de la vie. Il ne faut pas être heureux pour être heureux, mais pour apprendre à voir distinctement ce que nous cacherait toujours l'attente vaine et trop passive du bonheur.
XCII
Mais, laissons ce sujet pour nous rapprocher de ce que nous disions tout à l'heure. Dans le royaume de notre coeur qui est, pour presque tous les hommes, le royaume où se récolte la substance même de la vie, il n'y a pas d'économies inutiles. Il serait préférable de n'y rien faire que de n'y faire les choses qu'à demi, et c'est toujours ce qu'on n'a pas osé risquer que l'on perd sûrement. Une passion ne nous enlève véritablement que ce que nous croyons lui dérober, et nous sommes toujours diminués de la part que nous pensons avoir retenue pour nous-mêmes. D'ailleurs, il y a, dans notre âme, certaines retraites si profondes, que l'amour seul ose en descendre les degrés, et c'est l'amour aussi qui en rapporte des joyaux imprévus, dont nous n'apercevons l'éclat que dans le bref moment où nos mains s'ouvrent pour les offrir à des mains bien-aimées. On dirait, en effet, que nos mains, en s'ouvrant pour donner, répandent parfois une clarté spéciale, qui perce des corps plus opaques que ne font les rayons mystérieux qu'on vient de découvrir.
XCIII
À quoi bon s'affliger longtemps de ses erreurs ou de ses pertes? Quoi qu'il arrive, aux dernières minutes de l'heure la plus triste, au bout de la semaine, à la fin de l'année, il y aura toujours lieu de sourire pour l'homme de bonne foi lorsqu'il rentrera en lui-même. Il apprend peu à peu à regretter sans larmes. Il est le père de famille qui, vers le soir, et le travail fini, revient à la maison. Il se peut que les enfants pleurent, jouent à des jeux dévastateurs ou dangereux, aient dérangé les meubles, brisé un verre, renversé une lampe; ira-t-il se désespérer? Certes, il eût été préférable, au point de vue de la morale théorique, qu'ils se fussent tenus bien tranquilles, qu'il eussent appris à lire ou à écrire, mais quel père raisonnable, au milieu des reproches les plus vifs, pourra s'empêcher de sourire en détournant la tête? Il ne déplore pas ces manifestations un peu folles de la vie. Rien n'est perdu, tant qu'il peut revenir, tant qu'il porte sur lui la clef du logis protecteur. Les bienfaits de notre descente en nous-mêmes se trouvent moins dans l'examen de ce que notre âme, notre esprit, notre coeur, ont entrepris ou achevé durant notre absence, que dans cette descente même. Et si les heures sont passées sans dénouer sur notre seuil leurs ceintures mystérieuses, si les salles sont vides comme au jour du départ, si nul de ceux qui devaient travailler n'a remué les mains, la sonorité des pas du retour nous apprend, en tout cas, quelque chose sur l'étendue, sur l'attente, sur la fidélité de la demeure.