Peut-être faut-il, dans une belle vie, moins d'heures héroïques que de semaines graves, uniformes et pures. Peut-être une âme droite et absolument juste est-elle plus précieuse qu'une âme tendre et dévouée. Si l'on doit en espérer un peu moins d'abandon, un peu moins d'enthousiasme dans les aventures excessives de l'existence, on peut se reposer sur elle avec plus de confiance et plus de certitude dans les circonstances ordinaires; et quel homme, à tout prendre, si étrange, si troublée, si glorieuse que soit sa vie, ne la passe presque tout entière dans des circonstances ordinaires? Que sont, lorsqu'on y réfléchit, et surtout lorsqu'on y est mêlé, les instants les plus décisifs des événements les plus resplendissants? N'est-on pas étonné de voir évoluer, dans le grand tourbillon de l'heure la plus sublime, toutes les habitudes et toutes les réflexions de l'heure la plus calme? Il faut toujours en revenir à une vie normale: là se trouve le sol ferme et le roc primitif. On n'a pas à m'arracher chaque jour à la mort, au déshonneur, au désespoir, mais peut-être est-il indispensable que je puisse me dire, à chaque heure attristée de chaque jour, qu'une âme qui s'est approchée de mon âme existe quelque part, silencieuse, fidèle, insensible à tout ce qui ne lui semble pas conforme à la vérité, invariable, inébranlable.

Il est, certes, excellent de faire çà et là une action héroïque ou extrêmement généreuse, mais il est plus louable encore, et cela demande une force plus constante, de ne jamais se laisser tenter par une pensée inférieure, et de mener une vie moins hautaine, mais plus également sûre. Mettons parfois, dans nos méditations, notre désir de perfection morale au niveau de la vérité quotidienne, pour reconnaître qu'il est plus facile de taire par moments un grand bien que de ne jamais faire le moindre mal, de faire quelquefois sourire que de ne jamais faire pleurer.

XCIX

Ils avaient les uns dans les autres, ils avaient surtout en eux-mêmes, leur refuge, «leur rocher ferme», comme dit Saint-Simon, et la partie inébranlable de ce rocher avait exactement l'étendue de ce qui était irréprochable dans leur coeur.

Mille choses forment les assises du «rocher ferme», mais son plateau central n'est-il pas toujours là où se trouve ce qui nous semble irréprochable en nous? Il est vrai que ce goût de l'irréprochable est souvent bien grossier, et qu'il n'est pas de scélérat qui ne monte un instant chaque soir sur de misérables débris qu'il croit irréprochables. Mais je parle ici d'une vertu un peu plus haute que la vertu strictement nécessaire, et l'être le plus ordinaire sait très bien ce qu'est une vertu qui n'est pas ordinaire. La beauté morale la plus imprévue a ceci de particulier, que l'homme le plus borné ne peut jamais sincèrement prétendre qu'il ne la saisit pas, et l'acte le plus sublime est aussi celui que l'on comprend le plus facilement. Il n'est peut-être pas indispensable de s'élever à la hauteur de ce qu'il nous est donné d'admirer, mais il est nécessaire de ne s'endormir jamais dans les profondeurs de ce qu'on ne peut s'empêcher de blâmer.

Mais revenons au refuge de nos sages. Dans la vie, bien des bonheurs, bien des malheurs ne sont dus qu'au hasard; mais la paix intérieure ne dépend jamais du hasard. Je sais qu'il est des âmes bâtisseuses, qu'il en est d'autres amies des ruines, et qu'il en est enfin qui errent toute leur vie d'abris en abris, sous des toits étrangers. Mais s'il est difficile de transformer l'instinct d'une âme, il n'est pas inutile que celles qui ne bâtissent pas sachent la joie que les autres éprouvent à remettre sans cesse les pierres sur les pierres. Pensées, attachements, amours, convictions, déceptions, doutes même, tout leur sert, et ce que la tempête brise en l'arrachant devient plus commode à manier pour reconstruire un peu plus loin un édifice moins orgueilleux, mais mieux approprié aux exigences de la vie.

Quelles tristesses, quels regrets, ou quelles désillusions peuvent encore ébranler la maison de celui qui n'a pas rejeté ce qu'il y a de sage et de solide dans les tristesses, les regrets, et les désillusions, tandis qu'il choisissait les pierres de sa demeure? Et puis, pour nous servir d'une autre image, n'est-il pas vrai de dire qu'il en est des racines du bonheur intérieur comme de celles des grands arbres? Ce sont les chênes que la tempête tourmente le plus souvent qui finissent par avoir les plus puissantes et les plus nourricières attaches dans le sol éternel; et le destin qui nous secoue injustement ne sait pas plus ce qui a lieu dans l'âme, que le vent ne se doute de ce qui passe sous terre.

C

Il est intéressant de surprendre ici la puissance et l'attrait mystérieux du bonheur véritable. Quand l'un de ceux qui font partie du «petit troupeau» passe à travers la foule heureuse et triomphante qui encombre d'intrigues, de salutations, de petites amours, de petites victoires, les escaliers de marbre et les appartements magnifiques de Versailles, il se fait parfois une sorte de silence dans le tumultueux récit de Saint-Simon. Sans qu'il ait besoin de le faire remarquer, il semble qu'on mesure un moment ces maigres vanités, ces satisfactions éclatantes mais provisoires, ces mensonges qui parlent haut mais qui tremblent dans l'ombre, à la hauteur normale d'une âme tranquille et porte. Il arrive à peu près ce qui a lieu quand au milieu d'enfants qui jouent à des jeux défendus, arrachent ou écrasent des fleurs, se prennent à voler des fruits, torturent sournoisement un animal inoffensif, un prêtre ou un vieillard s'avance qui ne songe cependant pas à les gronder. Les jeux sont brusquement interrompus; il y a un réveil de conscience effaré; et les regards gênés s'arrêtent malgré eux sur le devoir, sur la réalité et sur la vérité.

Mais les hommes, d'habitude, ne s'attardent pas plus longtemps que les enfants à suivre des yeux le vieillard, le prêtre ou la réflexion qui s'éloigne. N'importe, ils ont vu; car l'âme humaine, en dépit des yeux qui se détournent ou se ferment trop volontairement, est plus noble que la plupart des hommes ne le désirent pour leur tranquillité, et entrevoit sans peine ce qui est supérieur à l'instant inutile auquel on tâche de l'intéresser. On a beau chuchoter le long de la route du sage qui disparaît, il a tracé, sans le savoir, dans les erreurs et dans les vanités, un sillon qui s'effacera moins vite qu'on ne croit. Il reverdira surtout à l'heure inattendue des larmes. Une âme un peu plus pure, un peu plus vivante que les autres, pleure bien rarement dans le récit de Saint-Simon, sans qu'elle aille pleurer auprès de l'un de ceux qu'elle vit passer ainsi dans le silence un peu inquiet et l'étonnement presque malveillant qui accompagnent dans le monde les pas d'une vie irréprochable.