CVI
Hélas! rien n'est fait, tant qu'on n'a pas appris à endurcir ses mains, tant qu'on n'a pas appris à transformer l'or et l'argent de ses pensées en une clef qui n'ouvre plus la porte d'ivoire de nos songes, mais la porte même de notre maison, en une coupe qui ne tient pas seulement l'eau merveilleuse de nos rêves, mais qui ne laisse pas fuir l'eau très réelle qui tombe sur notre toit, en une balance qui ne se contente pas de peser vaguement ce que nous allons faire dans l'avenir, mais qui nous marque avec exactitude le poids de ce que nous avons fait aujourd'hui. L'idéal le plus haut n'est qu'un idéal provisoire tant qu'il ne pénètre pas familièrement tous nos membres, tant qu'il n'a pas trouvé moyen de se glisser pour ainsi dire jusqu'à l'extrémité de nos doigts. Il y a des êtres en qui le retour sur soi ne profite qu'à leur intelligence. Il en est d'autres en qui ce même retour ajoute toujours quelque chose à leur caractère. Les uns sont clairvoyants tant qu'il n'est pas question d'eux-mêmes, tant qu'il n'est pas question d'agir; les yeux des autres s'illuminent surtout quand il s'agit d'entrer dans la réalité, quand il s'agit d'un acte. On dirait qu'il y a une conscience intellectuelle, éternellement assise, éternellement couchée sur un trône immobile, et qui ne communique avec la volonté que par la voie d'ambassadeurs infidèles ou tardifs, et une conscience morale toujours debout sur ses deux pieds, toujours prête à marcher. Il est vrai que celle-ci dépend peut-être de la première, n'est peut-être que la première, qui, fatiguée d'un long repos, ayant appris dans ce repos tout ce qu'elle peut apprendre, se décide à se lever enfin, à descendre les marches inactives, à sortir dans la vie. Tout est bien, pourvu qu'elle ne s'attarde point jusqu'au jour où ses membres refusent de la porter.
Qui nous dira s'il n'est pas préférable d'agir parfois contre sa pensée que de n'oser jamais agir selon ses pensées? L'erreur active est rarement irrémédiable; les choses et les hommes se chargent de la redresser tôt, mais que peuvent-ils contre l'erreur passive qui évite tout contact avec la réalité? Au demeurant, tout ceci ne veut pas dire qu'il faille modérer notre conscience intellectuelle et craindre de la trop nourrir en attendant notre conscience morale. N'ayons pas peur d'avoir un idéal trop admirable pour qu'il puisse s'adapter à la vie. Il faut un fleuve de bonne volonté pour mettre en mouvement le moindre acte de justice ou d'amour. Il faut que nos idées soient dix fois supérieures à notre conduite pour que notre conduite soit simplement honnête. Il faut vouloir énormément le bien pour éviter un peu le mal. Aucune force en ce monde n'est sujette à déchet plus énorme que l'idée qui doit descendre dans l'existence quotidienne; c'est pourquoi il est nécessaire d'être héroïque dans ses pensées pour être tout au plus acceptable ou inoffensif dans ses actions.
CVII
Approchons-nous une dernière fois des destinées obscures. Elles nous apprennent que, même au sein de grands malheurs physiques, il n'y a rien d'irréparable, et que se plaindre du destin c'est presque toujours se plaindre de l'indigence de son âme.
On raconte, dans l'histoire romaine, qu'un sénateur gaulois, Julius Sabinus, s'étant révolté contre l'empereur Vespasien, fut vaincu. Il lui eût été facile de fuir chez les Germains, mais ne pouvant emmener sa jeune femme, appelée Éponine, il n'eut pas le coeur de l'abandonner. Il semble qu'aux jours d'angoisse et de malheur on reconnaisse enfin la valeur unique et véritable de la vie; il ne renonça donc pas à la vie. Il possédait une villa sous laquelle s'étendaient de vastes souterrains connus de lui seul et de deux affranchis. Il fit incendier cette villa et le bruit se répandit qu'il s'était empoisonné et que son corps avait été dévoré par les flammes. Éponine elle-même y fut trompée, dit Plutarque, dont je reprends ici le récit tel qu'il est complété par l'historien des Antonins, le comte de Champagny; et quand Martialis l'affranchi lui annonça le suicide de son mari, elle demeura trois jours et trois nuits prosternée contre terre et refusant toute nourriture. Sabinus, instruit de cette douleur, en eut pitié, et fit dire à Éponine qu'il vivait. Elle continua comme de raison à porter le deuil de son mari et à le pleurer le jour, devant le public, mais elle le visita de nuit dans sa retraite. Pendant sept mois, elle descendit chaque nuit aux enfers pour y retrouver son mari. Elle essaya même de l'en faire sortir, lui rasa la barbe et les cheveux, entoura sa tête de bandelettes, le déguisa, le fit emporter dans un paquet de vêtements et le conduisit dans sa ville natale. Mais bientôt ce séjour lui sembla trop dangereux, elle ramena son mari dans le souterrain, elle, tantôt habitant la campagne et passant ses nuits avec lui, tantôt retournant à la ville et se faisant voir aux femmes ses amies. Elle devint grosse, et, grâce à un onguent dont elle s'oignit, jamais femme, même aux bains qui se prenaient en commun, ne s'aperçut de sa grossesse. Quand le moment de l'enfantement fut venu, elle descendit dans le souterrain, et seule, sans une sage-femme, comme la lionne met bas dans sa tanière, elle mit au monde deux jumeaux. Elle les nourrit de son lait, elle les vit grandir; elle soutint son mari pendant neuf ans dans cette retraite et dans ces ténèbres. Sabinus fut découvert pourtant, et amené à Rome. Il méritait certes la clémence de Vespasien; Éponine, présentant à l'empereur ses deux fils, qu'elle avait élevés sous terre: «Je les ai mis au monde, dit-elle, et je les ai élevés afin que nous fussions plus nombreux pour implorer ta grâce.» Les assistants pleuraient; César fut pourtant inflexible, et la courageuse Gauloise fut réduite à demander à mourir avec son époux. «J'ai vécu, dit-elle, plus heureuse avec lui dans les ténèbres, que tu ne l'as jamais été, ô César! à la face du soleil et au milieu des splendeurs de ton empire.»
CVIII
Quel coeur oserait en douter, quel coeur hésiterait à aimer des ténèbres illuminées d'un tel amour? Sans doute plus d'une heure s'écoula pour eux, affreuse ou misérable, au fond de leur repaire; mais qui, parmi ceux-là mêmes qui n'estiment que les plus petites satisfactions de l'existence, n'aimerait mieux aimer d'une pareille ardeur au fond d'une sorte de tombeau, que de n'aimer jamais que froidement dans la chaleur et à la lumière du soleil? L'admirable cri d'Éponine est le cri de tous ceux qui connurent l'amour et le cri de tous ceux dont l'âme sut trouver un intérêt, une curiosité, un espoir, un devoir dans la vie. La flamme qui l'animait au fond de ses ténèbres est la flamme même qui anime le sage au fond des heures uniformes. L'amour est le soleil inconscient de notre âme, mais les rayons les plus purs, les plus chauds, les plus stables de ce soleil, ressemblent étonnamment à ceux qu'une âme passionnée de justice, de grandeur, de beauté et de vérité s'efforce de multiplier en elle. Le bonheur qui se trouvait là, par hasard, dans le coeur d'Eponine, ne peut-on l'introduire dans tout coeur de bonne volonté? Tout ce qu'il y avait de plus consolant dans son amour, l'oubli de soi, la transfiguration des regrets en sourires, des plaisirs auxquels on renonce en bonheurs que le coeur éternise, l'intérêt que l'on prend aux plus pâles lueurs de chaque jour lorsqu'elles éclairent une chose qu'on admire, l'immersion dans une lumière et dans une allégresse que nous pouvons étendre à volonté, puisqu'il nous suffit d'adorer davantage; tout cela et mille forces aussi douces, aussi secourables, ne peut-il se trouver dans la vie plus ardente de notre coeur, de notre âme et de notre pensée? L'amour d'Éponine était-il autre chose qu'une sorte d'éclair involontaire, inattendu, immérité de cette vie? L'amour ne pense pas toujours; bien souvent il n'a besoin d'aucune réflexion, d'aucun retour sur lui-même, pour jouir de tout ce qu'il y a de meilleur dans la pensée, mais ce qu'il y a de meilleur dans l'amour n'en est pas moins semblable à ce qu'il y a de meilleur dans la pensée. Éponine, parce qu'elle aimait, ne voyait que le visage lumineux de ses souffrances; mais réfléchir, méditer, regarder plus loin que sa peine, et agir plus joyeusement qu'il ne faudrait selon l'ordre apparent du destin, n'est-ce pas faire volontairement et sûrement ce que l'amour ne fait qu'à son insu par un hasard heureux? Chacune des souffrances d'Éponine allumait une torche aux creux du souterrain, et de même pour l'âme accoutumée à la retraite, toute douleur qui la fait rentrer en elle-même n'allume-t-elle pas de grandes consolations? Et puisque, avec notre noble Éponine, nous sommes au temps des persécutions, ne pourrait-on pas dire qu'une telle douleur est pareille au bourreau païen, qui, touché par l'admiration ou la grâce, au milieu des tortures qu'il inflige, s'agenouille soudain aux pieds de sa victime, l'encourage tendrement, veut souffrir avec elle, et lui demande enfin, dans un baiser, le chemin de son ciel?
CIX
En quelque lieu que nous allions, le fleuve de la vie coule avec abondance sous les voûtes célestes. Il passe entre les murs d'une prison, bien que le soleil n'en éclaire pas les flots, comme il passe au pied d'un palais de gloire et de bonheur. Pour nous, ce qui importe, ce n'est pas l'étendue, la profondeur ou la violence du fleuve qui appartient à tous et qui coule toujours, mais la pureté et la capacité de la coupe que nous y plongerons. Tout ce que nous pouvons absorber de la vie prend nécessairement la forme de cette coupe, et cette coupe de son côté a été moulée sur nos sentiments et sur nos pensées, en un mot, sur le sein de notre destinée intime, comme la coupe du sculpteur d'autrefois fut moulée sur le sein d'une déesse. On a la coupe qu'on s'est faite, on a presque toujours celle qu'on apprit à désirer. Nous ne pourrions nous plaindre du destin que sous un seul rapport, c'est qu'il ne nous eût pas donné l'idée ou le désir d'une coupe plus vaste, plus parfaite. Oui, il n'y a d'inégalité que dans le désir, mais cette inégalité-là ne nous devient sensible que dans le moment même où elle commence à s'effacer. Apprendre que notre désir pourrait être plus beau, n'est-ce pas déjà l'embellir? n'est-ce pas soulever d'une aspiration nouvelle le sein de notre destinée, et, par le fait même, élargir les bords de la coupe idéale et docile, dont le métal ne se fige définitivement qu'à l'heure froide et inflexible de la mort?