N'importe, on na pas d'exemple qu'un essaim ait refusé de se mettre à la besogne, se soit laissé décourager ou déconcerter par la bizarrerie des circonstances, pourvu que l'habitation qu'on lui offrait ne fût pas imprégnée de mauvaises odeurs, ou réellement inhabitable. Même dans ce cas il n'est pas question de découragement, d'affolement ou de renonciation au devoir. Il abandonne simplement la retraite inhospitalière pour aller chercher meilleure fortune un peu plus loin. On ne peut dire, non plus, que l'on soit jamais parvenu à lui faire exécuter un travail puéril ou illogique. On n'a jamais constaté que les abeilles aient perdu la tête, ni que, ne sachant à quel parti s'arrêter, elles aient entrepris au hasard, des constructions hagardes et hétéroclites. Versez-les dans une sphère, dans un cube, dans une pyramide, dans un panier ovale ou polygonal, dans un cylindre ou dans une spirale, visitez-les quelques jours après, si elles ont accepté la demeure, et vous verrez que cette étrange multitude de petites intelligences indépendantes a su se mettre immédiatement d'accord pour choisir sans hésiter, avec une méthode dont les principes paraissent inflexibles, mais dont les conséquences sont vivantes, le point le plus propice et souvent le seul endroit utilisable de l'habitacle absurde.

Quand on les installe dans l'une de ces grandes usines à cadres dont nous parlions tantôt, elles ne tiennent compte de ces cadres qu'autant qu'ils leur fournissent un point de départ ou des points d'appui commodes pour leurs rayons, et il est bien naturel qu'elles ne se soucient ni des désirs, ni des intentions de l'homme. Mais si l'apiculteur a eu soin de garnir d'une étroite bande de cire la planchette supérieure de quelques-uns d'entre eux, elles saisiront tout de suite les avantages que leur offre ce travail amorcé, elles étireront soigneusement la bandelette, et, y soudant leur propre cire, prolongeront méthodiquement le rayon dans le plan indiqué. De même,—et le cas est fréquent dans l'apiculture intensive d'aujourd'hui,—si tous les cadres de la ruche où l'on a recueilli l'essaim, sont garnis du haut en bas de feuilles de cire gaufrée, elles ne perdront pas leur temps à construire à côté ou en travers, à produire de la cire inutile, mais, trouvant la besogne à moitié faite, elles se contenteront d'approfondir et d'allonger chacun des alvéoles esquissés dans la feuille, en rectifiant à mesure les endroits où celle-ci s'écarte de la verticale la plus rigoureuse, et, de cette façon elles posséderont en moins d'une semaine une cité aussi luxueuse et aussi bien bâtie que celle qu'elles viennent de quitter, alors que livrées à leurs seules ressources il leur aurait fallu deux ou trois mois pour édifier la même profusion de magasins et de maisons de cire blanche.


IV

Il semble bien que cet esprit d'appropriation excède singulièrement les bornes de l'instinct. Au reste, rien n'est plus arbitraire que ces distinctions entre l'instinct et l'intelligence proprement dite. Sir John Lubbock, qui a fait sur les fourmis, les guêpes et les abeilles des observations si personnelles et si curieuses, est très porté, peut-être par une prédilection inconsciente et un peu injuste pour les fourmis, qu'il a plus spécialement observées,—car chaque observateur veut que l'insecte qu'il étudie soit plus intelligent ou plus remarquable que les autres, et il est bon de se garder de ce petit travers de l'amour-propre,—sir John Lubbock, dis-je, est très porté à refuser à l'abeille tout discernement et toute faculté raisonnante dès qu'elle sort de la routine de ses travaux habituels. Il en donne pour preuve une expérience que chacun peut facilement répéter. Introduisez dans une carafe une demi-douzaine de mouches et une demi-douzaine d'abeilles, puis, la carafe horizontalement couchée, tournez-en le fond vers la fenêtre de l'appartement. Les abeilles s'acharneront, durant des heures, jusqu'à ce qu'elles meurent de fatigue ou d'inanition, à chercher une issue à travers le fond de cristal, tandis que les mouches, en moins de deux minutés, seront toutes sorties du côté opposé par le goulot. Sir John Lubbock en conclut que l'intelligence de l'abeille est extrêmement limitée et que la mouche est bien plus habile à se tirer d'affaire et à retrouver son chemin. Cette conclusion ne paraît pas irréprochable. Tournez alternativement vers la clarté, vingt fois de suite si vous voulez, tantôt le fond, tantôt le goulot de la sphère transparente, et vingt fois de suite les abeilles se retourneront en même temps pour faire face au jour. Ce qui les perd dans l'expérience du savant anglais, c'est leur amour de la lumière, et c'est leur raison même. Elles s'imaginent évidemment que, dans toute prison, la délivrance est du côté de la clarté la plus vive, elles agissent en conséquence et s'obstinent à agir trop logiquement. Elles n'ont jamais eu connaissance de ce mystère surnaturel qu'est pour elles le verre, cette atmosphère subitement impénétrable, qui n'existe pas dans la nature, et l'obstacle et le mystère doivent leur être d'autant plus inadmissibles, d'autant plus incompréhensibles qu'elles sont plus intelligentes. Au lieu que les mouches écervelées, sans se soucier de la logique, de l'appel de la lumière, de l'énigme du cristal, tourbillonnent au hasard dans le globe et, rencontrant ici la bonne fortune des simples, qui parfois se sauvent là où périssent les plus sages, finissent nécessairement par trouver sur leur passage le bon goulot qui les délivre.


V

Le même naturaliste donne une autre preuve de leur manque d'intelligence, et la trouve dans la page que voici du grand apiculteur américain le vénérable et paternel Langstroth. «Comme la mouche, dit Langstroth, n'a pas été appelée à vivre sur les fleurs mais sur des substances dans lesquelles elle pourrait aisément se noyer, elle se pose avec précaution sur le bord des vases qui contiennent une nourriture liquide et y puise prudemment, tandis que la pauvre abeille s'y jette tête baissée et y périt bientôt. Le funeste destin de leurs sœurs n'arrête pas un instant les autres quand elles s'approchent à leur tour de l'amorce, car elles se posent comme des folles sur les cadavres et sur les mourantes, pour partager leur triste sort. Personne ne peut s'imaginer l'étendue de leur folie s'il n'a vu la boutique d'un confiseur assaillie par des myriades d'abeilles faméliques. J'en ai vu des milliers retirées des sirops où elles s'étaient noyées, des milliers se poser sur le sucre en ébullition, le sol couvert et les fenêtres obscurcies par les abeilles, les unes se traînant, les autres volant, d'autres enfin si complètement engluées qu'elles ne pouvaient ni ramper ni voler; pas une sur dix n'était capable de rapporter à la maison le butin mal acquis, et cependant l'air était rempli de légions nouvelles d'arrivantes aussi insensées.»

Ceci n'est pas plus décisif que ne serait pour un observateur surhumain qui voudrait fixer les limites de notre intelligence, la vue des ravages de l'alcoolisme, ou d'un champ de bataille. Moins, peut-être. La situation de l'abeille, si on la compare à la nôtre, est étrange en ce monde. Elle y a été mise pour y vivre dans la nature indifférente et inconsciente, et non pas à côté d'un être extraordinaire qui bouleverse autour d'elle les lois les plus constantes et crée des phénomènes grandioses et incompréhensibles. Dans l'ordre naturel, dans l'existence monotone de la forêt natale, l'affolement décrit par Langstroth ne serait possible que si quelque accident brisait une ruche pleine de miel. Mais alors il n'y aurait là ni fenêtres mortelles, ni sucre bouillant, ni sirop trop épais, par conséquent guère de morts et pas d'autres dangers que ceux que court tout animal en poursuivant sa proie.

Garderions-nous mieux qu'elles notre sang-froid si une puissance insolite tentait à chaque pas notre raison? Il nous est donc bien difficile de juger les abeilles que nous-mêmes rendons folles et dont l'intelligence n'a pas été armée pour percer nos embûches, de même que la nôtre ne semble pas armée pour déjouer celles d'un être supérieur aujourd'hui inconnu mais néanmoins possible. Ne connaissant rien qui nous domine, nous en concluons que nous occupons le sommet de la vie sur notre ferre; mais, après tout, cela n'est pas indiscutable. Je ne demande pas à croire que lorsque nous faisons des choses désordonnées ou misérables, nous tombons dans les pièges d'un génie supérieur, mais il n'est pas invraisemblable que cela paraisse vrai quelque jour. D'autre part, on ne peut raisonnablement soutenir que les abeilles soient dénuées d'intelligence parce qu'elles ne sont pas encore parvenues à nous distinguer du grand singe ou de l'ours, et nous traitent comme elles traiteraient ces hôtes ingénus de la forêt primitive. Il est certain qu'il y a en nous et autour de nous des influences et des puissances aussi dissemblables, que nous ne discernons pas davantage.