Mon cabinet de travail à la campagne, se trouve au premier étage, au-dessus d'un rez-de-chaussée assez élevé. Hors le temps que fleurissent les tilleuls et les châtaigniers, les abeilles ont si peu coutume de voler à cette hauteur, que durant plus d'une semaine avant l'observation, j'avais laissé sur la table un rayon de miel désoperculé (c'est-à-dire dont les cellules étaient ouvertes), sans qu'une seule fût attirée par son parfum et le vînt visiter. Je pris alors dans une ruche vitrée, placée non loin de la maison, une abeille italienne. Je l'emportai dans mon cabinet, la mis sur le rayon de miel et la marquai tandis qu'elle se régalait.

Repue, elle prit son vol, retourna à la ruche, et, l'ayant suivie, je l'y vis se hâter à la surface de la foule, plonger la tête dans une cellule vide, dégorger son miel et se disposer à sortir. Je la guettai et m'en saisis lorsqu'elle reparut sur le seuil. Je répétai vingt fois de suite l'expérience, prenant des sujets différents et supprimant à chaque fois l'abeille «amorcée», afin que les autres ne pussent la suivre à la piste. Pour le faire plus commodément j'avais placé à la porte de la ruche une boîte vitrée divisée, par une trappe, en deux compartiments. Si l'abeille marquée sortait seule, je l'emprisonnais simplement, comme j'avais fait de la première, et j'allais attendre dans mon cabinet l'arrivée des butineuses auxquelles elle aurait pu communiquer la nouvelle. Si elle sortait accompagnée d'une ou deux abeilles, je la retenais prisonnière dans le premier compartiment de la boîte, la séparant ainsi de ses amies, et après avoir marqué celles-ci d'une autre couleur, je leur donnais la liberté en les suivant des yeux. Il est évident que si une communication verbale ou magnétique eût été faite, comprenant une description des lieux, une méthode d'orientation, etc., j'aurais dû retrouver dans mon cabinet un certain nombre de ces abeilles ainsi renseignées. Je dois reconnaître que je n'en vis venir qu'une. Suivit-elle les indications reçues dans la ruche, était-ce pur hasard? L'observation était insuffisante, mais les circonstances ne me permirent pas de la continuer. Je délivrai les abeilles «amorcées», et bientôt mon cabinet de travail fut envahi par la foule bourdonnante à laquelle elles avaient enseigné, selon leur méthode habituelle, le chemin du trésor[1].

[1] J'ai recommencé l'expérience aux premiers soleils de ce printemps ingrat. Elle m'a donné le même résultat négatif. D'autre part, un apiculteur de mes amis, observateur très habile et très sincère, à qui j'avais soumis le problème, m'écrit qu'il vient d'obtenir, en usant du même procédé, quatre communications irrécusables. Le fait demande à être vérifié et la question n'est pas résolue. Mais je suis convaincu que mon ami s'est laissé induire en erreur par son désir, très naturel, de voir réussir l'expérience.


X

Sans rien conclure de cette expérience incomplète, bien d'autres traits curieux nous obligent d'admettre qu'elles ont entre elles des rapports spirituels qui dépassent la portée d'un «oui» ou d'un «non» ou de ces relations élémentaires qu'un geste ou l'exemple déterminent. On pourrait citer, entre autres, la mouvante harmonie du travail dans la ruche, la surprenante division de la besogne, le roulement régulier qu'on y trouve. Par exemple, j'ai souvent constaté que les butineuses que j'avais marquées le matin, s'occupaient l'après-midi,—à moins que les fleurs ne fussent très abondantes,—à réchauffer ou à éventer le couvain, ou bien je les découvrais parmi la foule qui forme ces mystérieuses chaînes endormies au milieu desquelles travaillent les cirières et les sculpteuses. J'ai observé aussi que les ouvrières que je voyais recueillir le pollen durant un jour ou deux, n'en rapportaient point le lendemain et sortaient à la recherche exclusive du nectar, et réciproquement.

On pourrait citer encore, au point de vue de là division du travail, ce que le célèbre apiculteur français Georges de Layens appelle la répartition des abeilles sur les plantes mellifères. Chaque jour, dès la première heure de soleil, dès la rentrée des exploratrices de l'aurore, la ruche qui s'éveille apprend les bonnes nouvelles de la terre: «Aujourd'hui fleurissent les tilleuls qui bordent le canal»,—«le trèfle blanc éclaire l'herbe des routes»,—«le mélilot et la sauge des prés vont s'ouvrir»,—«les lys, les résédas ruissellent de pollen». Vite, il faut s'organiser, prendre des mesures, répartir la besogne. Cinq mille des plus robustes iront jusqu'aux tilleuls, trois mille des plus jeunes animeront le trèfle blanc. Celles-ci aspiraient hier le nectar des corolles, aujourd'hui, pour reposer leur langue et les glandes de leur jabot, elles iront recueillir le pollen rouge du réséda, celles-là le pollen jaune des grands lys, car vous ne verrez jamais une abeille récolter ou mêler des pollens de couleur ou d'espèce différentes; et l'assortiment méthodique dans les greniers, suivant les nuances et l'origine, de la belle farine parfumée est une des grandes préoccupations de la ruche. Ainsi sont distribués les ordres par le génie caché. Aussitôt, les travailleuses sortent en longues files et chacune d'elles vole droit à sa tâche. «Il semble, dit de Layens, que les abeilles soient parfaitement renseignées sur la localité, la valeur mellifère relative et la distance de toutes les plantes qui sont dans un certain rayon autour de la ruche.

«Si on note avec soin les diverses directions que prennent les butineuses, et si l'on va observer en détail la récolte des abeilles sur les diverses plantes d'alentour, on constate que les ouvrières se distribuent sur les fleurs proportionnellement à la fois au nombre des plantes d'une même espèce et à leur richesse mellifère. Il y a plus: elles estiment chaque jour la valeur du meilleur liquide sucré qu'elles peuvent récolter.

«Si par exemple, au printemps, après la floraison des saules, au moment où rien n'est encore fleuri dans les champs, les abeilles n'ont guère pour ressource que les premières fleurs des bois, on peut les voir visiter activement les anémones, les pulmonaires, les ajoncs et les violettes. Quelques jours plus tard, des champs de chou ou de colza viennent-ils à fleurir en assez grand nombre, on verra les abeilles abandonner presque complètement la visite des plantes des bois encore en pleine floraison, pour se consacrer à la visite des fleurs de chou ou de colza.

«Chaque jour, elles règlent ainsi leur distribution sur les plantes, de manière à récolter le meilleur liquide sucré dans le moins de temps possible.