Je ne sais si ceux qui n'ont jamais vu l'intérieur d'une ruche se représentent suffisamment la disposition et l'aspect des rayons. Qu'ils se figurent, pour prendre la ruche de nos paysans, où l'abeille est livrée à elle-même, qu'ils se figurent une cloche de paille ou d'osier; cette cloche est divisée de haut en bas par cinq, six, huit et parfois dix tranches de cire parfaitement parallèles et assez semblables à de grandes tranches de pain qui descendent du sommet de la cloche et épousent strictement la forme ovoïde de ses parois. Entre chacune de ces tranches est ménagé un intervalle d'environ onze millimètres dans lequel se tiennent et circulent les abeilles. Au moment où commence dans le haut de la ruche la construction d'une de ces tranches, le mur de cire qui en est l'ébauche, et qui sera plus tard aminci et étiré, est encore fort épais et isole complètement les cinquante ou soixante abeilles qui travaillent sur la face antérieure, des cinquante ou soixante qui cisèlent en même temps sa face postérieure, en sorte qu'il est impossible qu'elles se voient mutuellement, à moins que leurs yeux n'aient le don de percer les corps les plus opaques. Néanmoins, une abeille de la face antérieure ne creuse pas un trou, n'ajoute pas un fragment de cire qui ne corresponde exactement à une saillie ou à une cavité de la face postérieure et réciproquement. Comment s'y prennent-elles? Comment se fait-il que l'une ne creuse pas trop avant et l'autre pas assez?

Comment tous les angles des losanges coïncident-ils toujours si magiquement? Qu'est-ce qui leur dit de commencer ici et de s'arrêter là? Il faut nous contenter une fois de plus de la réponse qui ne répond pas: «C'est un des mystères de la ruche». Huber a essayé d'expliquer ce mystère en disant qu'à certains intervalles, par la pression de leurs pattes ou de leurs dents, elle provoquaient peut-être une légère saillie sur la face opposée du rayon, ou qu'elles se rendaient compte de l'épaisseur plus ou moins grande du bloc, par la flexibilité, l'élasticité ou quelque autre propriété physique de la cire, ou encore que leurs antennes semblent se prêter à l'examen des parties les plus déliées et les plus contournées des objets et leur servent de compas dans l'invisible, ou enfin que le rapport de toutes les cellules dérive mathématiquement de la disposition et des dimensions de celles du premier rang sans qu'il y ait besoin d'autres mesures. Mais on voit que ces explications ne sont pas suffisantes: les premières sont des hypothèses invérifiables; les autres déplacent simplement le mystère. Et s'il est bon de déplacer le plus souvent possible les mystères, encore faut-il ne pas se flatter qu'un changement de place suffise à les détruire.


XXIII

Quittons enfin les plateaux monotones et le désert géométrique des cellules. Voilà donc les rayons commencés et qui deviennent habitables. Bien que l'infiniment petit s'ajoute, sans espoir apparent, à l'infiniment petit, et que notre œil, qui voit si peu de chose, regarde sans rien voir, l'œuvre de cire qui ne s'arrête ni de jour ni de nuit s'étend avec une rapidité extraordinaire. La reine impatiente a déjà parcouru plus d'une fois les chantiers qui blanchissent dans l'obscurité, et, maintenant que les premières lignes des demeures sont achevées, elle en prend possession avec son cortège de gardiennes, de conseillères ou de servantes, car on ne saurait dire si elle est conduite ou suivie, vénérée ou surveillée. Arrivée à l'endroit qu'elle juge favorable ou que ses conseillères lui imposent, elle bombe le dos, se recourbe et introduit l'extrémité de son long abdomen fuselé dans l'un des godets vierges, pendant que toutes les petites têtes attentives, les petites têtes aux énormes yeux noirs des gardes de son escorte, l'enserrent d'un cercle passionné, lui soutiennent les pattes, lui caressent les ailes et agitent sur elle leurs fébriles antennes, comme pour l'encourager, la presser et la féliciter.

On reconnaît aisément l'endroit où elle se trouve à cette espèce de cocarde étoilée, ou plutôt à cette broche ovale dont elle est la topaze centrale et qui ressemble assez aux imposantes broches que portaient nos grand'-mères. Il est d'ailleurs remarquable, puisque s'offre l'occasion de le remarquer, que les ouvrières évitent toujours de tourner le dos à la reine. Sitôt qu'elle s'approche d'un groupe, toutes s'arrangent de façon à lui présenter invariablement les yeux et les antennes et marchent devant elle à reculons. C'est un signe de respect ou plutôt de sollicitude qui, pour invraisemblable qu'il paraisse, n'en est pas moins constant et tout à fait général. Mais revenons à notre souveraine. Souvent, pendant le léger spasme qui accompagne visiblement l'émission de l'œuf, une de ses filles la saisit dans ses bras, et front contre front, bouche contre bouche, semble lui parler bas. Elle, assez indifférente à ces témoignages un peu effrénés, prend son temps, ne s'émeut guère, tout à sa mission qui paraît être pour elle une volupté amoureuse plutôt qu'un travail. Enfin au bout de quelques secondes, elle se redresse avec calme, se déplace d'un pas, fait un quart de tour sur elle-même, et, avant d'y introduire la pointe de son ventre, plonge la tête dans la cellule voisine afin de s'assurer que tout y est en ordre, et qu'elle ne pond pas deux fois dans le même alvéole, tandis que deux ou trois abeilles de l'escorte empressée culbutent successivement dans la cellule abandonnée, pour voir si l'œuvre est accomplie, et entourer de leurs soins ou mettre en bonne place le petit œuf bleuâtre qu'elle vient d'y déposer. À partir de ce moment jusqu'aux premiers froids de l'automne, elle ne s'arrête plus, pondant pendant qu'on la nourrit et dormant—si tant est qu'elle dorme—en pondant. Elle représente dès lors la puissance dévorante de l'avenir qui envahit tous les coins du royaume. Elle suit pas à pas les malheureuses ouvrières qui s'épuisent à construire les berceaux que sa fécondité réclame. On assiste ainsi à un concours de deux instincts puissants dont les péripéties éclairent pour les montrer, sinon pour les résoudre, plusieurs énigmes de la ruche.

Il arrive, par exemple, que les ouvrières gagnent une certaine avance. Obéissant à leurs soucis de bonnes ménagères qui songent aux provisions des mauvais jours, elles s'empressent de remplir de miel les cellules conquises sur l'avidité de l'espèce. Mais la reine s'approche; il faut que les biens matériels reculent devant l'idée de la nature, et les ouvrières affolées déménagent en hâte le trésor importun.

Il arrive aussi que leur avance soit d'un rayon entier: alors, n'ayant plus sous les yeux celle qui représente la tyrannie des jours que personne ne verra, elles en profitent pour bâtir aussi vite que possible une zone de grandes cellules, de cellules à mâles, dont la construction est beaucoup plus facile et plus rapide. Arrivée à cette zone ingrate, la reine y dépose à regret quelques œufs, la franchit, et vient sur ses bords exiger de nouvelles cellules d'ouvrières. Les travailleuses obéissent, rétrécissent graduellement les alvéoles, et la poursuite recommence, jusqu'à ce que l'insatiable mère, fléau fécond et adoré, soit ramenée des extrémités de la ruche aux cellules du début, abandonnées dans l'entre-temps par la première génération qui vient d'éclore, et qui bientôt, de ce coin d'ombre où elle est née, va se répandre sur les fleurs des environs, peupler les rayons du soleil et animer les heures bienveillantes, pour se sacrifier à son tour à la génération qui déjà la remplace dans les berceaux.


XXIV