Il est probable que cette mère-esclave que nous sommes portés à plaindre, mais qui est peut-être une grande amoureuse, une grande voluptueuse, éprouve dans l'union du principe mâle et femelle qui s'opère dans son être, une certaine jouissance, et comme un arrière-goût de l'ivresse du vol nuptial unique dans sa vie. Ici encore, la nature, qui n'est jamais si ingénieuse ni si sournoisement prévoyante et diverse que lorsqu'il s'agit des pièges de l'amour, aurait eu soin d'étayer d'un plaisir l'intérêt de l'espèce. Au reste, entendons-nous et ne soyons pas dupe de notre explication. Attribuer ainsi une idée à la nature et croire que cela suffit, c'est jeter une pierre dans un de ces gouffres inexplorables que l'on trouve au fond de certaines grottes, et s'imaginer que le bruit qu'elle produira en y tombant répondra à toutes nos questions et nous révélera autre chose que l'immensité de l'abîme.

Quand on répète: la nature veut ceci, organise cette merveille, s'attache à cette fin, cela revient à dire qu'une petite manifestation de vie réussit à se maintenir, tandis que nous nous en occupons, sur l'énorme surface de la matière qui nous semble inactive et que nous appelons, évidemment à tort, le néant ou la mort. Un concours de circonstances qui n'avait rien de nécessaire a maintenu cette manifestation entre mille autres, peut-être aussi intéressantes, aussi intelligentes, mais qui n'eurent pas la même chance et disparurent à jamais sans avoir eu l'occasion de nous émerveiller. Il serait téméraire d'affirmer autre chose, et tout le reste nos réflexions, notre téléologie obstinée, nos espoirs et nos admirations, c'est au fond de l'inconnu, que nous choquons contre du moins connu encore, pour faire un petit bruit qui nous donne conscience du plus haut degré de l'existence particulière que nous puissions atteindre sur cette même surface muette et impénétrable, comme le chant du rossignol et le vol du condor leur révèlent aussi le plus haut degré d'existence propre à leur espèce. Il n'en reste pas moins, qu'un de nos devoirs les plus certains est de produire ce petit bruit chaque fois que l'occasion s'en présente, sans nous décourager parce qu'il est vraisemblablement inutile.


LIVRE IV

LES JEUNES REINES


I

Fermons ici notre jeune ruche où la vie reprenant son mouvement circulaire s'étale et se multiplie, pour se diviser à son tour dès qu'elle atteindra la plénitude de la force et du bonheur, et rouvrons une dernière fois la cité-mère afin de voir ce qui s'y passe après la sortie de l'essaim.

Le tumulte du départ apaisé, et les deux tiers de ses enfants l'ayant abandonnée sans esprit de retour, la malheureuse ville est comme un corps qui a perdu son sang: elle est lasse, déserte, presque morte. Pourtant, quelques milliers d'abeilles y sont restées, qui, inébranlées, mais un peu alanguies, reprennent le travail, remplacent de leur mieux les absentes, effacent les traces de l'orgie, resserrent les provisions mises au pillage, vont aux fleurs, veillent sur le dépôt de l'avenir, conscientes de la mission et fidèles au devoir qu'un destin précis leur impose.

Mais si le présent paraît morne, tout ce que l'œil rencontre est peuplé d'espérances. Nous sommes dans un de ces châteaux des légendes allemandes où les murs sont formés de milliers de fioles qui contiennent les âmes des hommes qui vont naître. Nous sommes dans le séjour de la vie qui précède la vie. Il y a là, de toutes parts en suspens dans les berceaux bien clos, dans la superposition infinie des merveilleux alvéoles à six pans, des myriades de nymphes, plus blanches que le lait, qui, les bras repliés et la tête inclinée sur la poitrine, attendent l'heure du réveil. A les voir dans leurs sépultures uniformes, innombrables et presque transparentes, on dirait des gnomes chenus qui méditent, ou des légions de vierges déformées par les plis du suaire, et ensevelies en des prismes hexagones multipliés jusqu'au délire par un géomètre inflexible.