Il est du reste évident qu’une organisation aussi délicate, aussi complexe, où tout est solidaire, où tout est rigoureusement équilibré, ne saurait subsister sans concert, à moins d’attribuer ses miracles à une harmonie préétablie, beaucoup moins vraisemblable que l’entente. Entre les mille preuves de cette entente que nous voyons s’accumuler au long de ces pages, j’appellerai l’attention sur celle-ci, parce qu’elle est assez topique : il existe des termitières dont une seule colonie occupe plusieurs troncs d’arbres parfois assez distants les uns des autres, et n’a qu’un couple royal. Ces agglomérations séparées, mais soumises à la même administration centrale, communiquent si bien entre elles que si, dans un des troncs, on supprime l’équipe de prétendantes que les termites tiennent toujours en réserve, afin de remplacer, en cas d’accident, la reine morte ou trop peu féconde, les habitants d’un tronc voisin commencent immédiatement l’élevage d’une nouvelle troupe de candidates au trône. Nous reviendrons sur ces formes substitutives ou supplémentaires qui sont une des particularités les plus curieuses et les plus ingénieuses de la politique termitienne.

V

Outre ces bruits divers, crépitements, tic-tac, sifflements, cris d’alarme presque toujours rythmés et qui dénotent une certaine sensibilité musicale, les termites ont encore, en de nombreuses circonstances, des mouvements d’ensemble, également rythmés, comme s’ils appartenaient à une chorégraphie ou à une orchestique tout à fait singulière, qui ont toujours prodigieusement intrigué les entomologistes qui les ont observés. Ces mouvements sont exécutés par tous les membres de la colonie, excepté les nouveau-nés. C’est une sorte de danse convulsive où, sur les tarses immobiles, le corps agité de tremblements se balance d’avant en arrière avec une légère oscillation latérale. Elle se prolonge durant des heures, coupée de courts intervalles de repos. Elle précède notamment le vol nuptial et prélude comme une prière ou une cérémonie sacrée au plus grand sacrifice que la nation puisse s’imposer. Fritz Müller, en cette occurrence, y voit ce qu’il appelle les « Love Passages ». On remarque des mouvements analogues quand on agite ou éclaire brusquement les tubes dans lesquels on emprisonne les sujets en observation, qu’il n’est du reste pas facile d’y maintenir longtemps, car ils percent à peu près tous les bouchons ligneux ou même métalliques, et, chimistes incomparables, parviennent à corroder le verre.

LE COUPLE ROYAL

Après les ouvriers et les soldats ou amazones, nous rencontrons le roi et la reine. Ce couple mélancolique, à perpétuité confiné dans une cellule oblongue, est exclusivement chargé de la reproduction. Le roi, sorte de prince consort, est minable, petit, chétif, timide, furtif, toujours caché sous la reine. Cette reine présente la plus monstrueuse hypertrophie abdominale que l’on trouve dans le monde des insectes où cependant la nature n’est pas avare de monstruosités. Elle n’est qu’un gigantesque ventre gonflé d’œufs à en crever, absolument comparable à un boudin blanc d’où émergent à peine une tête et un corselet minuscules, pareils à un bout d’épingle noire fichée dans un saucisson de mie de pain. D’après une planche du rapport scientifique de Y. Sjöstedt, la reine du Termes Natalensis, reproduite en grandeur naturelle, a une longueur de 100 millimètres et une circonférence uniforme de 77 millimètres, alors que l’ouvrier de la même espèce n’a que 7 ou 8 millimètres de long et 4 ou 5 millimètres de tour.

N’ayant d’insignifiantes petites pattes qu’au corselet noyé dans la graisse, la reine est absolument incapable du moindre mouvement. Elle pond en moyenne un œuf par seconde, c’est-à-dire plus de 86.000 en vingt-quatre heures et de 30 millions par an.

Si nous nous en tenons à l’estimation plus modérée d’Escherich, qui, chez le Termes Bellicosus, évalue à 30.000 par jour le nombre d’œufs expulsés par une reine adulte, nous arrivons à dix millions neuf cent cinquante mille œufs par an.

Autant qu’on a pu l’observer, il ne semble pas que de jour ou de nuit, durant les quatre ou cinq ans de sa vie, elle puisse interrompre sa ponte.

Des circonstances exceptionnelles ont permis à l’éminent entomologiste K. Escherich de violer un jour, sans le troubler, le secret de ces appartements royaux. Il en a pris un croquis schématique hallucinant comme un cauchemar d’Odilon Redon ou une vision interplanétaire de William Blake. Sous une voûte ténébreuse, basse et colossale si on la compare à la taille normale de l’insecte, l’emplissant presque tout entière, s’allonge, comme une baleine entourée de crevettes, l’énorme masse grasse, molle, inerte et blanchâtre de l’effroyable idole. Des milliers d’adorateurs la caressent et la lèchent sans arrêt, mais non point sans intérêt, car l’exsudation royale paraît avoir un attrait tel que les petits soldats de la garde ont fort à faire d’empêcher les plus zélés d’emporter quelque morceau de la divine peau afin d’assouvir leur amour ou leur appétit. Aussi les vieilles reines sont-elles cousues de glorieuses cicatrices et semblent rapiécées.

Autour de la bouche insatiable s’empressent des centaines d’ouvriers minuscules, qui lui entonnent la bouillie privilégiée, pendant qu’à l’autre bout une autre foule environne l’orifice de l’oviducte, recueille, lave et emporte les œufs à mesure qu’ils s’écoulent. Parmi ces multitudes affairées, circulent de petits soldats qui y maintiennent l’ordre, et, encerclant le sanctuaire, lui tournant le dos, face à l’ennemi possible et rangés en bon ordre, des guerriers de grande taille, mandibules ouvertes, forment une garde immobile et menaçante.