Il est certain que dans une république aussi avare, aussi prévoyante, aussi calculatrice, il y a là un incompréhensible gaspillage de vies, de forces et de richesses, d’autant plus énigmatique que cet immense sacrifice annuel aux dieux de l’espèce, qui n’a évidemment en vue que la fécondation croisée, semble manquer totalement ce but. Il ne peut y avoir fécondation croisée que lorsqu’il y a agglomération de termitières, ce qui est assez rare, et que tous les vols nuptiaux aient lieu le même jour. Voilà donc mille chances contre une pour qu’un couple, si par miracle il parvient à réintégrer la maison natale, soit consanguin. Ne nous montrons pas outrecuidants ; si ces choses nous paraissent illogiques ou incohérentes, il y a à parier que nos observations ou nos interprétations sont encore insuffisantes, et que c’est nous qui avons tort, à moins de mettre la bévue au compte de la nature qui, de prime face, comme disait Jean de la Fontaine, a tout l’air d’en avoir fait bien d’autres[7].

[7] Chez les abeilles aussi, l’essaimage est une calamité publique et toujours une cause de ruine et de mort pour la ruche-mère et pour ses colonies quand il se répète dans la même année. L’apiculteur moderne s’efforce autant que possible de l’empêcher, en détruisant les jeunes reines et en agrandissant les réservoirs à miel, mais bien souvent il ne réussit pas à enrayer ce qu’on appelle « la fièvre d’essaimage », car il paie aujourd’hui la rançon de millénaires et barbares pratiques et d’une désastreuse sélection à rebours où les meilleures ruches, c’est-à-dire celles qui n’avaient pas essaimé et étaient lourdes de miel, se trouvaient systématiquement sacrifiées.

D’après les observations de Silvestri, afin d’échapper à ces désastres, quelques espèces n’essaiment que la nuit ou par temps de pluie. D’autres, afin d’augmenter le nombre de leurs chances, n’expulsent leurs essaims que par petits paquets, mais durant plusieurs mois. A ce propos, il convient de remarquer une fois de plus que, dans la termitière, les lois générales ne sont pas, comme dans la ruche, absolument inflexibles. Les termites, nous en aurons d’autres exemples, autant que les hommes et contrairement aux habitudes de tous les animaux que l’on croit menés par l’instinct, sont avant tout opportunistes et, tout en respectant les grandes lignes de leur destinée, savent quand il le faut, avec autant d’intelligence que nous-mêmes, les plier aux circonstances et les adapter aux nécessités ou simplement aux convenances du moment. En principe, pour donner satisfaction aux vœux de l’espèce ou de l’avenir, ou pour complaire à une idée invétérée de la nature, ils pratiquent l’essaimage, bien qu’il soit prodigieusement onéreux et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent totalement inutile, mais au besoin, ils le restreignent, le réglementent ou même y renoncent et s’en passent sans inconvénient. En principe, ils sont monarchistes, au besoin ils entretiennent deux reines, séparées par une cloison, dans la même cellule, ainsi que l’a observé T. J. Savage ; ou jusqu’à six couples royaux comme l’a constaté Haviland, sans tenir compte des rois et des reines qui nous échappent grâce aux mesures prises par les ouvriers pour favoriser leur évasion ; qui font qu’il n’est pas facile de les découvrir et qu’Haviland a recherché durant trois jours une de ces souveraines avant de la trouver dissimulée sous des débris au fond du nid.

En principe, pour achever cette énumération, il faut que leur reine ait eu des ailes et ait vu la lumière du jour ; au besoin ils la remplacent par une trentaine de pondeuses aptères qui ne sont jamais sorties du nid. En principe, ils n’admettent pas de roi étranger, au besoin, si le trône est vacant, ils accueillent avec empressement celui qu’on leur propose. En principe, chaque termitière n’est habitée que par une seule espèce bien caractérisée ; en pratique, on a plus d’une fois constaté que deux ou trois et parfois jusqu’à cinq espèces, totalement différentes, collaborent dans le même nid. Ajoutons que ces palinodies ne semblent pas incohérentes ou irréfléchies, mais à y regarder de plus près, ont toujours une raison invariable qui est le salut ou la prospérité de la cité.

Du reste, sur tous ces points, il y a encore bien des incertitudes et, avant de conclure, il convient d’attendre des observations plus décisives. Elles sont d’autant plus difficiles qu’il y a, comme nous l’avons dit, quinze cents espèces de termites et que les mœurs et l’organisation sociale de ces quinze cents espèces ne sont point pareilles. Il semble que certaines d’entre elles soient arrivées, comme l’homme, au moment le plus critique d’une évolution commencée il y a des millions d’années.

III

Le régime normal est donc la monarchie. Mais beaucoup plus prudente que la ruche dont le sort, — et c’est le point faible d’une organisation admirable, — est toujours suspendu à la vie d’une reine unique, la termitière, quant à sa prospérité, est à peu près indépendante du couple royal. Ce qu’on pourrait appeler la « Constitution », la loi fondamentale, y est infiniment plus souple, plus élastique, plus prévoyant, plus ingénieux, et marque un incontestable progrès politique. Si la reine termite, ou plutôt la pondeuse déléguée, car elle n’est pas autre chose, accomplit généreusement son devoir, on ne lui donne pas de rivale. Dès que fléchit sa fécondité, on la supprime en s’abstenant de la nourrir, ou on lui adjoint un certain nombre de coadjutrices. C’est ainsi qu’on a trouvé jusqu’à trente reines dans une colonie non point désorganisée et tombée à l’anarchie et à la ruine, comme y tombe la ruche où se multiplient les pondeuses, mais au contraire, extrêmement forte et florissante. Grâce à l’extraordinaire plasticité de leur organisme qui participe des avantages de l’existence la plus primitive, encore unicellulaire, et de ceux de la vie la plus évoluée ; et peut-être aussi, il faut bien, manque d’autre explication, le conjecturer, grâce à des connaissances chimiques et biologiques encore ignorées de l’homme, les termites semblent pouvoir, à tout moment, quand ils en ont besoin, par une alimentation et des soins appropriés, transformer n’importe quelle larve ou quelle nymphe en insecte parfait, y faire poindre des yeux et des ailes, en moins de six jours, ou tirer du premier œuf venu un ouvrier, un soldat, un roi ou une reine. A cette fin, pour gagner du temps, ils tiennent toujours en réserve un certain nombre d’individus prêts à subir les dernières transformations[8].

[8] On sait que les abeilles possèdent, plus restreinte, la même faculté. Elles peuvent, durant trois jours, par une nourriture appropriée, par l’élargissement et l’aération plus abondante de la cellule, transformer en reine n’importe quelle larve d’ouvrière, c’est-à-dire en tirer un insecte trois fois plus volumineux dont la forme et les organes essentiels sont notablement différents ; c’est ainsi que les mâchoires de la reine sont dentelées, au lieu que celles des travailleuses sont lisses comme le fil d’un couteau, que sa langue est plus courte et la spatule de celle-ci plus étroite, qu’elle n’a pas l’appareil compliqué qui sécrète la cire, qu’elle n’est munie que de quatre ganglions abdominaux alors que les autres en portent cinq, que son dard est recourbé comme un cimeterre tandis que l’aiguillon de son peuple est droit, qu’elle est dépourvue de corbeilles à pollen, etc.

Mais bien qu’ils puissent apparemment le faire, en général, pour des raisons que nous ne pénétrons pas encore, ils ne transforment pas un de ces œufs ou de ces candidats, en reine parfaite, pourvue d’ailes et d’yeux à facettes, c’est-à-dire pareille à celles qui ont pris leur vol par milliers et prête à être fécondée par le roi dans la loge nuptiale. Ils se contentent presque toujours d’en tirer des pondeuses aveugles et aptères qui accomplissent toutes les fonctions d’une reine proprement dite, sans détriment pour la cité. Il n’en va pas de même, comme on sait, chez les abeilles, où l’ouvrière pondeuse qui remplace la souveraine morte, ne donnant le jour qu’à d’insatiables mâles, mène, en quelques semaines, à la ruine et à la mort la colonie la plus riche et la plus prospère.

Autant que peuvent s’en rendre compte les regards de l’homme, il n’y a pas de différence appréciable entre une termitière qui possède une reine authentique et celle qui n’a que des pondeuses plébéiennes. Certains termitologues prétendent que ces pondeuses néotéiniques ne peuvent pas produire de rois ni de reines et que leurs descendants sont privés d’ailes et d’yeux, c’est-à-dire ne deviennent jamais des insectes parfaits. C’est possible, mais insuffisamment démontré, au demeurant sans importance pour la colonie, attendu que ce qui lui est indispensable, c’est une mère d’ouvriers et de soldats, au lieu qu’elle peut aisément se passer d’une fécondation croisée, qui, nous l’avons vu, est extrêmement aléatoire. Au surplus, tout ce qui a trait à ces formes substitutives est encore controversé et l’un des points les plus mystérieux de la termitière.